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Salut, l’oiseau.


C’était une petite boule de plumes rigide. Ses pattes raides étaient encore agrippées au fond de la cage.

La journée avait vraiment mal commencé. Même si on avait vu ça venir, ça m’a fait quelque chose de retrouver l’oiseau mort.

Il y a des oiseaux morts partout dans ma vie. C’est ce qui m’a le plus viré à l’envers après l’incendie: trouver tous nos oiseaux au fond de leurs cages. La colombe, surtout, blanche dans la cendre.Et tous les autres. Nous avions trois cages.

Il y a aussi eu cette tourterelle triste, que j’ai retrouvée pendue dans sa cage.

Les oiseaux meurent. C’est ainsi.

 

Mais le reste de la journée a été beaucoup mieux. Je me suis entendu avec mes patrons pour réaménager un peu mon horaire de façon à travailler sur l’heure du dîner, ce qui devrait me permettre de faire un après-midi d’écriture à l’occasion. J’ai testé aujourd’hui. Résultat: j’ai pu écrire la nouvelle que je devais déposer demain (ça devrait être diffusé bientôt). Et j’ai gribouillé une petite bédé sans prétention. Et j’ai acheté une nouvelle voiture avec ma blonde.

Mais j’ai continué de penser à l’oiseau. Ça ne s’oublie pas, un oiseau mort.

Salut, l’oiseau.


Ce court moment dans le Daily Comic Strip


Le soir de ma plus récente lecture à Radio-Canada (Ce court moment, 12 février 2011), j’allais assister à la dernière représentation de la pièce Les Sens, une production du Théâtre La Rubrique – pour lequel je suis responsable des communications et du développement des publics – et j’ai pris à bord deux jeunes artistes de ma connaissance. Un comédien-manipulateur-dans-le-sens-de-manipulateur-de-marionnettes-photographe-graphiste-et-buveur-de-crème-de-menthe-etc., Patrick Simard, et une bédéiste-illustratrice-faiseuse-de-marionnettes-andréenne-et-future-maîtresse-d’une-chienne-qui-s’appellera-Machine-etc., Laurence Lemieux.

Ce soir, le hasard (je suis en train d’écrire un dossier sur la bande-dessinée québécoise pour la revue Lettres québécoises) a voulu que je tombe sur un forum de bédéistes présentant une initiative intéressante: le Daily Comic Strip. À mi-chemin entre la chronique et le journal intime, le projet demande aux participants de faire une nouvelle planche à chaque jour, relatant les faits marquants de leur journée.

Ma surprise aura été de découvrir, dans la première proposition de Laurence Lemieux, un extrait du texte que j’ai lu à la radio ce matin-là…

Ça m’a ému. Savoir que c’est ma voix qui a réveillé Laurence ce matin-là, c’était déjà beau. Mais le voir dessiné, en plus…

Et se voir en train de lire un texte à la radio dans une bande dessinée diffusée dans un forum et reproduit dans un blogue… Quel télescopage!

Salut Laurence! Merci pour le clin d’oeil.


Ce court moment


Ça se passe toujours très rapidement. On arrive, on est présenté, on lit, on discute et on repart. Et c’est du direct, alors nécessairement imparfait. Mais c’est toujours une expérience très agréable. Je parle de faire une lecture à la radio.

J’ai donc fait cette nouvelle lecture sur les ondes de Radio-Canada ce matin. Le texte inidét, qui s’intitule Ce court moment, a été écrit sur commande, en respectant le thème de l’amour. Vaste chimère qu’on ne sait plus par quel côté prendre. Moi j’aime la surprendre.

Voici donc le texte, bien imparfait, et beaucoup trop proche de moi…

Lecture présentée à Radio-Canada
La fin de semaine est à 7h
Le 12 février 2011, 9h25
Texte: Ce court moment
Musique: Astor Piazzolla (interprétation Quintette Guardia Nueva)

Ce court moment (cliquer ici pour entendre l’extrait)

C’est un court moment, très court moment. Ça se passe dans le silence du matin, dans les vapes du sommeil qui embaument encore le monde. Dans les volutes de la lumière encore grise qui a l’air d’hésiter à rentrer dans la chambre. C’est à cause des rideaux blancs qui couvrent les stores: le soleil a trop d’obstacles pour se rendre jusqu’à nos corps.

C’est un court moment, très court moment, comme ce matin. C’est quand je t’ai choisie. Quand j’ai ouvert les yeux pour ne voir que ton épaule sortie de la couette. Tu sentais chaud sous la couverte et j’avais envie de t’avoir près de moi. À force de t’effleurer la nuque du regard, je t’ai sans doute chatouillée : tu t’es retournée, béate, avec ce sourire endormi qui se glisse sur tes lèvres chaque fois. La nuit avait laissé sa signature sur ton visage, des griffures roses nervurant ta joue.

Ta peau accepte de la nuit qu’elle t’écrive dessus, qu’elle te signe – chaque matin, j’ai envie d’en faire autant. J’aurais tout à écrire sur toi. Le monde serait plus beau écrit sur tes cuisses, écrit sur ton ventre, écrit sur ta bouche.

J’aurais tout à écrire sur toi. Alors ton corps, trop loin, est beau à voir, sent bon.

Et moi qui me sens si vieux… et gras… et fatigué. Moi déjà tellement usé.

Il y a eu tout ce temps. Onze années en parallèle à regarder toujours droit devant, à se savoir ensemble, avec toutes nos crochitudes accrochées l’une à l’autre, nos deux vies d’agrippés rendues indissociables.

Il y a eu les enfants. Ceux qui font du bruit, qui tirent du jus, qui écoutent trop la télé, qui devraient sortir dehors, sortir plus souvent, sortir du carcan de notre amour, nous laisser un peu seul dedans.

Il y a eu la vie, les pilules qu’elle nous fait avaler de travers, la maison, l’auto, le chapelet de préoccupations qu’on égraine machinalement sans se demander si ça va revenir, si ça va arrêter un jour. Il ne faut pas se demander…

Il y a eu l’ennui, les petites misères, les soirées plates, bien sûr, les soupers manqués, les occasions aussi. Eh puis, il y a ma face, dans le miroir, qui vieillit, mon corps pareil, mes cheveux gris.

Mais il y a toujours le matin, ce court moment, très court moment de certitude. Lorsque l’on respire dans la chaleur de nos corps abandonnés. C’est quand je te choisis. Quand j’ouvre les yeux et qu’il n’y a que toi qui existe. Quand tu ouvres les tiens aussi, te montre gênée de mon regard insistant, me demande depuis combien de temps je te fixe ainsi. C’est quand tu as ce rire bref de celle qui dort encore, qui veut dormir encore, mais qui veut bien s’approcher.

Le temps change le monde. Les peuples marchent sur leurs vieux dictateurs, et toi… Toi… Tu me marches sur le cœur en dormant. Ça crie aussi fort dans ma tête. C’est aussi grand, c’est aussi beau. Tellement beau. Je veux abdiquer aussi, je ne demande que ça.

J’abdique.

Comme d’habitude, ce matin, je t’ai choisie. Je n’aurais su faire autrement.

Comme d’habitude, ce matin, tu m’as choisi. Je me demande encore pourquoi.

Je vais te laisser dormir. Je m’occuperai des enfants, qu’ils ne viennent pas déranger ton sommeil.

Demain, il y aura un autre matin.

Demain, une autre certitude.


Le Rouge et le Noir


Mon «conte de Noël», écrit pour l’émission La fin de semaine est à 7 heures, de Radio-Canada. Vous pouvez aussi entendre l’extrait avec accompagnement musical en cliquant sur le titre du texte.

Le Rouge et le Noir

Il y a le Rouge, celui qui prend toute la place, qui est sur toutes les affiches, dans toutes les publicités. Celui qui s’est vendu à Coke au début de sa carrière et qui depuis rougis toutes les boutiques dans le temps des Fêtes.

Mais il y a aussi le Noir, le discret, celui qu’on ne connaît pas, auquel on ne croit pas, duquel on ne parle pas. Un père noël pour adulte qui n’est pas là pour gâter. Qui ne tombe jamais dans l’excès, ne rencontre que ceux qui sont prêts.

Il ne donne pas des cadeaux chaque année. Il n’en donne qu’un seul, un grand. Qu’un présent.

Au dernier Noël. Un présent.

Blanche, cette année, l’a vu passer. Pas le Rouge. Le Noir.

Ce soir-là, comme tous les soirs. Éteindre la télé. Préparer le café pour le lendemain matin. Vérifier que la porte est verrouillée. Laver son visage, l’éponger, le crémer. Revêtir la chemise de nuit. S’étendre sur le lit. Éteindre la lampe, au chevet. Fermer les yeux. Penser à ceux qui sont venus avant. À ceux qui viennent encore. Attendre le sommeil.

Ce soir-là, comme tous les soirs, verser quelques larmes en pensant à celui qui est parti avant, parti trop tôt.

Et alors dans l’obscurité. Pas le Rouge, le Noir. C’était l’ombre de lui, près d’elle. Un bouleversement gris. La musique, la même qu’autrefois, résonnait encore dans l’appartement. Comme quand son homme maugréait sous sa moustache, un brin de malice dans l’œil, venait lui pincer le flanc pour la taquiner. «Toé pis ta musique classique dans le temps des Fêtes», qu’il disait, avant de se pencher sur elle pour la chatouiller d’un baiser. Ça ne voulait pas dire de faire le silence. Il aimait bien, au fond, cette étrange habitude. C’était sa coutume. Mais quand on vit ensemble depuis toujours, maugréer, c’est aussi se parler.

L’ombre s’est levée, une ombre devenue claire près de la fenêtre. L’ombre s’est levée, comme quand il voulait la laisser dormir mais ne trouvait pas le sommeil. Quand il levait le coude pour se calmer de lampées de brandy. Quand il grattait le givre contre la vitre, pour que ses yeux puissent mieux suivre les danseuses poudreuses sur la neige au-dehors.

Blanche est seule depuis plusieurs années. Il faut dire, les enfants et les petits enfants sont occupés. Ils ont les amis, les célébrations. Ils ont le Rouge à recevoir. Elle les voit passer, à l’occasion, les grands qui viennent raconter leur vie frénétique, les petits qui comblent l’espace du petit appartement par leurs jeux et leurs cris.

Elle se contente bien de leur passage furtif. Avec le temps, ces moments sont devenus rares, bien sûr, vous savez ce que c’est. Mais même rares, ils sont devenus plus fatigants. Blanche pince un sourire. Alors ils s’en vont.

Blanche n’avait jamais entendu parler du Noir. Pas plus que vous, ni moi. Parce que quand on est enfant, on croit au Rouge, puis un peu moins, puis plus du tout. Alors à la toute fin, on joue, même sans trop croire. Et on s’invente un Noir. Celui qui peut ramener son homme. Son regard perdu dans le paysage. Son bougonnage. Et sa moustache. Juste avant de s’endormir.

Blanche partira cette année. Puis, son petit-fils, le plus vieux, regrettera. Le temps perdu sans aller la voir.

Et sur les ondes de la radio d’état, il parlera d’elle, qu’il aimait tant.

Parlera de Blanche. Du Rouge. Et du Noir.

À lire et entendre aussi: J’ai écrit sur la carte: Blanche, un texte écrit et lu en ondes dans le cadre de l’émission Café, boulot, dodo, le 11 novembre dernier.


Enfin le vrai goût du stress


Victoire.

C’est le mot qui me vient après mon passage à l’émission La fin de semaine est à 7 heures, de la radio de Radio-Canada. Pas parce que le texte était particulièrement bon, pas non plus parce que ma performance a été si remarquable – je ne l’ai même pas entendue encore… Quand ce sera en ligne, je partagerai.

Cette victoire, c’est plutôt une question de santé. Je ne me répandrai pas dans un témoignage larmoyant. Mais la prise de conscience est importante pour ma pratique littéraire.

Il faut dire que j’ai depuis longtemps quelques problèmes du rythme cardiaque. Des problèmes qui transformaient chacune de mes lectures publiques en une crise de tachycardie effrénée, puis le reste de la soirée – ou de la journée, c’était selon – en une épreuve de lourdeur bradycarde… Quand le coeur ne m’arrêtait pas, pûrement et simplement, en pleine lecture, me laissant dans un univers gris où tout ce qui restait pour me permettre de m’accrocher, c’était le mot suivant écrit sur la feuille devant moi. Ça ne me faisait pas manquer mon coup. Mais c’était un obstacle de plus en plus difficile à contourner. J’ai toujours aimé lire en public. Mais c’était de moins en moins agréable.

Il y a quelques semaines, j’ai subi une opération. On m’a installé un stimulateur cardiaque, une petite machine fort efficace qui me donne du beat. Depuis, le rythme de mon coeur a disparu de ma vie. Ne me préoccupe plus. Ne m’interroge plus. N’existe plus. Ça bat et c’est tout. Assez vite et pas trop.

Si bien que pour la première fois, ce matin, je n’ai eu à me préoccuper que de la lecture de mon texte. Mon stress ne s’est pas transformé en malaise. J’ai ressenti le stress comme il doit être, normalement. Comme un moteur, une excitation, un entrain. Et j’ai pu lire en ne pensant qu’à mon texte, sans être essoufflé, sans perdre la carte.

Victoire.

Je sais que dorénavant je pourrai lire confortablement devant public. Quelle petite machine merveilleuse.

Victoire.


J’ai écrit sur la carte: Blanche


Pour ceux qui n’auraient pas pu entendre ma carte blanche ce matin… Vous pouvez l’écouter en suivant le lien suivant: J’ai écrit sur la carte: Blanche.

Une belle expérience que cette carte blanche. J’aime.

Et si vous voulez suivre des yeux en écoutant, voir plus bas… Mais alors, vous saurez qu’à quelques occasions, je me suis trompé. Comme je l’expliquais en fin d’entrevue, le texte ne me coule pas encore tout à fait en bouche… Il mériterait d’être modifié encore.

J’ai d’abord écrit sur la carte : Blanche.

Je ne savais trop ce que j’avais envie de lui dire.

Ce matin, je suis allé en ville. Traversé le pont, remonté la Racine. Jusqu’à la tabagie. Et là, j’ai choisi une carte postale. Sur le comptoir, il en traînait des dizaines, toutes exposées sur un présentoir de métal.

Je l’ai fait tourner à plusieurs reprises. Il grinçait à chaque nouvelle impulsion. L’œil du caissier me visait ,chaque fois.

J’ai pris mon temps pour choisir. Pas de petit chien. Pas d’enfant dessinant en couleur dans un univers en noir et blanc. Pas de singe se grattant le popotin. Pas de cheval, ni de nature morte, ni de feuille d’érable. Il fallait quelque chose de sincère.

Puis j’ai trouvé. C’est le Lac. Pas n’importe quel. Son Lac. Quand je regarde le rectangle de paysage que je pince entre mes doigts, j’ai cette drôle d’impression. D’être au chalet. Au chalet de ma grand-mère. Au chalet de Blanche.

Alors voilà. Je suis de retour à la maison, dans mes odeurs, mes habitudes, mes préoccupations. J’ai cette carte postale sur laquelle j’ai d’abord écrit : Blanche. Puis, j’ai déposé mon stylo.

Quand on est soi-même en voyage, on a toujours trop de choses à écrire. On veut parler du soleil, des enfants qui s’amusent, du sable entre les orteils, du sel sur la peau, des sourires des Cubains, ou des Dominicains, ou des Mexicains… On veut dire aussi la chaleur et la vie, les livres qu’on lit, la couleur des fleurs, l’harmonie tranchante des feuilles de palmiers qui jouent du fleuret près de la chambre d’’hôtel… On veut tasser en quelques lignes tout ce qui ne pourra jamais entrer dans un carré blanc, un si petit carré blanc.

Quand on est soi-même en voyage, on a toujours trop de choses à écrire. Alors on n’écrit pas. Ou bien on essaie, mais on oublie trop. Les plus grandes émotions ne se contenteront jamais d’une carte blanche.

Quand on est soi-même en voyage, on a toujours trop de choses à écrire. Mais cette fois, ce n’est pas moi qui suis parti. C’est elle. C’est Blanche.

Je fais ses bagages, à rebours. Je plis, je range, j’entasse, je jette. Je plis tous ces vêtements. Range ces souvenirs, ces photos dans une boîte, ces lettres dans une autre. Entasse les objets étranges. Ceux qui ne me disent rien. Jette les vieux papiers et les breloques sans importance.

J’écrirai que je l’ai aimée toute ma vie. Que j’aurais dû aller la voir plus souvent, que je n’avais aucune excuse de ne pas l’avoir fait. Que ses conseils, ses colères, même, me manqueront. Comme quand, enfant, je jouais dans le décor de sa chambre. Faisais des plis dans la douillette. Déplaçais les bibelots devenus des fusées. Ou des tours fragiles, des tours de Pise, des tours Eiffel. Ou alors des personnages. Petits animaux et bonshommes souriants.

Puis, lorsqu’elle sera écrite, j’épinglerai la carte sur le mur du salon, près de la fenêtre. Là où je pourrai la voir souvent, dès que je jetterai un regard dans la cour, sur les jeux des enfants, sur les feuilles tombées, sur la piscine désertée, sur la neige hésitant à tomber.

J’épinglerai la carte sur le mur du salon.

Là où elle se trouve, Blanche n’a plus d’adresse.


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