Archives de Catégorie: quelques vers

Les voies d’évitement


Faire plus.

Écrire aujourd’hui et plus souvent.
Éviter l’oubli et les ivresses,
ou alors,
oublier d’éviter – ce sera toujours ça de gagné.

Il y a ces contrats, ces projets. Les pertes et le reste.
Il y a: l’attente et l’attention, l’inquiétude et ce que disent les études, la recherche et moi tête-bêche – mes deux têtes qui se mirent dans leur hypnotisme spéculaire.

mes deux têtes aliénées par leur propre regard

Il y a: la fuite et le manque, ce qui hurle et ennoie lorsqu’il n’y a que silence, bruit de congélateur, oiseaux de salon et craquements centenaires.

je sais écrire je sais écrire je sais écrire je sais écrire je sais écrire je sais écrire ça fait que je vais le faire sans arrêter jusqu’au bout jusque là où il n’y a plus de lignes dans les marges et de l’autre bord s’il le faut et je vais remplir des pages et remplir des pages parce que je sais écrire je sais écrire je sais écrire je sais écrire je sais écrire je sais

Voudrais dessiner, encore. Des oiseaux morts, des oreillers mouillés, des chiens vivants.
Voudrais rêver encore comme les autres, ç’a l’air si simple: fermer les yeux, dormir, rêver, s’éveiller, raconter.
Voudrais hachurer mes nuits de songes en éclats de verre, même s’il fallait m’y écorcher le sommeil.

Voudrais moins de vide. Dans les maisons, dans les têtes, dans les sommeils.

Pas assez: de peau, de fiction nourrie. Pas assez de poésie et de théâtre – de ce qui brise.
Manque de paysages, de kilomètres au compteur, voudrais mettre l’odomètre à spin.

mon amour, calvaire, emmène moi quelque part, qu’on prenne nos roues à notre cou, qu’on fasse tourner le monde – t’en souviens-tu quand le monde tournait? vamos, calvaire, vamos!
j’avais jamais pensé qu’un jour on n’aurait plus les moyens de rêver

Plein régime, grand’ route, fermer l’oeil sur les Y qui se présentent, garder la gauche, juste garder la gauche, pleine gauche, pour aller tout droit, c’est le seul chemin.
Refuser les voies d’évitement, laisser tomber les bretelles de sortie, brûler les feux rouges et faire sauter les panneaux d’arrêts, aller tout droit et prendre le champ au bout de la route, quitte à finir dans un bain de sang, qu’on s’en câlisse du bitume, qu’on fasse juste avancer pareil dans la boue du monde, faire l’amour, manger des affaires pas possibles et trouver ça drôle de pas comprendre ce qu’on nous raconte dans des langues qu’on n’a pas eu le temps d’apprendre parce qu’on est partis trop vite.

J’ai toujours pensé que lorsqu’il n’y aurait plus d’essence, on continuerait à pied.
Bin c’est le temps. Donne-moi la main, on va marcher.
Pis tu me raconteras: à quoi tu as rêvé?


Poète en danger


Ça sent la chicane dans la maison. Pas d’école pour les gars: voilà que règne un calme tout à fait relatif pour travailler.Entre les commentaires à venir de la directrice littéraire de La Peuplade (à propos de mon prochain roman, Rose Brouillard, le film) et les différents projets qui me quêtent leur part d’attention, je ne sais de toute façon plus où donner de la tête.

Eh puis, je suis encore perdu quelque part au Saguenay. J’y suis allé faire un tour pour bruncher avec les écrivains membres de l’APES (Association professionnelle des écrivains de la Sagamie), la dernière fin de semaine. Sur le chemin du retour, les danseuses de poudre m’ont ébloui: ça se bougeait tempête pour m’en mettre plein la vue. Ces moments de solitude comme il y en a d’autres. De ceux qui absorbent. Ce temps, disparu entre Chicoutimi et Sainte-Béatrix.

Je n’ai presque pas écrit sur la route. C’est rare.

Généralement, je grafigne des phrases toutes croches et des mots disparates sur les quelques pages d’un cahier. Résultat: j’y retrouve des palimpsestes de paragraphes au plomb et à l’encre où des vers du prochain recueil s’emmêlent avec des phrases vouées à quelque fiction, parmi des épaisseurs de pensées diverses, de mots empilés et tortillés.

avant l’approche
murailles serties
de tessons où se déchirent les projecteurs
de barbelés pour saigner les lumières
murailles à retraverser

toujours
refaire à rebours
pour se souvenir du chemin
de tout le chemin
- et des mots
parmi les morts tillés

les barbares liés
aux points qui empêchent
les phrases les textes
de révéler
encore
de révéler

ce qu’il y a de souffert
.

Je n’ai presque pas écrit, sur la route.

La radio allumée pour rien me rabâchait les mêmes nouvelles que je n’avais pas écoutées plus tôt, qui me faisaient l’écho d’une indicible/ininscriptible expérience. Même en augmentant le volume, c’était vain. La lectrice de nouvelles de Radio-Canada criait pour rien pendant ses parenthèses. L’animateur de l’émission régulière en défaisait autant, détricotant le sens de ses interventions en s’époumonant malgré lui. Je le sentais presque impatient, à mesure, presque exaspéré, presque se disant "il va finir par comprendre quelque chose, une phrase, qu’importe", alors que je tournais la roulette qui lui donnait plus forte intonation, qui lui donnait de la puissance au souffle.

Le silence aurait été pareil. C’était entre moi et moi qu’avait eu lieu le décrochage.

J’étais: absent, seulement.

J’étais: sans aucune concentration possible, pris en-dehors de l’habitacle, dans le vide du paysage qui se déchirait pour me saler la vue. Et même lorsqu’il s’est calmé, le paysage, j’étais encore dedans, proche de ce vide que nous sommes tous. Eh merde, ce vide. Là où je me retrouve.

Je n’ai presque pas écrit, sur la route. Pourtant, c’est là que j’en étais le plus près. De l’écriture.

Je sais que j’y arriverai. À effacer le point qui empêche la phrase de révéler. Cette souffrance, ce souffert par le monde que je veux vivre et partager.
Que je sois poète en danger.

Ça sent la chicane dans la maison. Les gars sont tranquilles, pourtant. C’est entre moi et moi que ça se passe. C’est toujours ainsi.


poésie – serais Cubain


serais Cubain ce soir

le tabac

le rhum

serais ivre devant mon cube de béton

dans le chaud

la porte ouverte

les pieds dehors

le cul dedans

serais Cubain ce soir

c’est ce que ça goûte

serais Cubain seul

fumant, buvant

sachant que demain

mañana

demain

dans le camion benne

j’irais au labeur plaqué de soleil

évitant les chiens de Holguín

et les femmes aux souliers clinquants

et l’eau verte du bord des rues

et les porcs, et les poules traversant

et saluerais les vieux assis

les vieilles aussi

serais Cubain ce soir

suis Cubain ce soir


Meurt d’abord le dire


J’ai invité Arcade Fire pour le dîner.  Accoté à ma table de travail, les yeux toujours rivés à l’écran, je pique de la fourchette dans une salade de coquilles au jambon et aux melons. Le soleil perce quelque part en arrière-scène et fait des flèches dans le paysage glacé du mont Jacob. Winter For a Year me donne des frissons.

Je suis privilégié. Pas seulement pour cet instant de calme bonheur. Je repense à cette soirée d’hier qui fut en tous points parfaite. Une rencontre poétique comme on en vit peu. La plus belle soirée de poésie que j’ai pu vivre jusqu’ici. Un moment que je n’oublierai pas de sitôt.

Tant que la vie me laissera un peu de mémoire, c’est promis.

Je dois me sentir à peu près comme Plume quand il a écrit Jonquière, la bière en moins. J’ai envie de remercier toute la gang d’impro de Dominique-Racine, et leurs amis présents, et les organisateurs de ce moment de bonheur. J’ai eu bin du fun à Dominique-Racine. Bin du fun.

Votre écoute attentive, votre intérêt, vos questions toutes pertinentes, vos numéros, vos lectures, votre attitude… J’ai aimé voir que vous étiez là pour vous amuser. Des jeunes qui s’amusent avec les mots et la poésie, c’est grandiose. Vous étiez beaux à voir. Beaux à entendre.

Et dans l’écho de ma dernière lecture, quand vous avez répété avec moi les derniers vers, vous m’avez donné de ces frissons qui changent une vie.

N’oubliez jamais: ouvrez grand la gueule! Parce que…

avant que cesse la respiration,
meurt d’abord le dire

meurt d’abord le dire

et en écho que l’on sache

meurt d’abord le dire

(Des champs de mandragores, p.98)

Ne laissez pas mourir le dire!

 


Ça siffle doucement


J’ai cette rage d’écrire. Ça bouillonne. M’a péter, comme qu’on dit quand on l’dit. Ça va me sortir du dedans vers le dehors.

Et ça sera mauvais, comme de raison. Quand j’attends trop longtemps, ça me fait écrire toutes sortes de choses, jusqu’à plus soif, dans le sens de la ligne, mais sens dessus dessous, des vannes sans profondeurs comme celles qu’on lâche en sachant qu’elles ne feront pas de bruit.

Quand j’attends trop, ce n’est pas retentissant. Ça ne vibre pas. Ça siffle doucement et ça s’éteint.

Quelle image désastreuse. Quelle métaphore de merde. Voilà bien qui appuie ce que justement je voulais exprimer.

Dans pas long, je m’en vais voir un spectacle de danse, un programme double de la compagnie Andrew Turner. Quand je vais assister à la performance de danseurs, généralement, c’est encore pire. Ces corps dans l’espace. Ça m’empoigne l’âme par la couenne, me secoue, me liquéfie. Je deviens un magma incandescent qui veut tout brûler.

Écrire brûle, parfois.

Je crois que ce soir, à mon retour, alors que la maisonnée se sera éteinte dans le sommeil que la nuit aura déjà apporté, je m’assoirai dans le coin le plus profond du divan, un verre de Camus à la main, sans glace et sans fioriture, et j’écrirai, tout mon saoul, jusqu’à plus soif comme toujours, dans le sens de la ligne, des phrases sens dessus dessous, évacuant comme on le fait sans gêne quand on est seul.

Et peut-être que grâce à ça, demain, ou après-demain, j’écrirai quelque chose de bien.

Qui sait. Peut-être quelque chose de bien.


Ne pas savoir


D’abord, ouvrir un billet vierge. Ne pas savoir, c’est déjà un bon départ.

Je suis invariablement attiré par le vide. C’est la nécessité de faire un pas quand on est en situation de déséquilibre.

Une fois le billet ouvert, écrire les premiers mots qui se présentent, sans discrimination et sans attente. Pour la plupart, ils seront ensuite raturés. Il n’y a jamais rien d’indélébile, il ne faut pas croire. Tout peut être raturé.

Faire le tri:

  • entre ce qu’on voudrait dire et ce qu’on ne peut pas exprimer – parce que politiquement dommageable, ou parce que simplement inexprimable.
  • entre ce qu’il faut absolument écrire, l’incontournable, l’inaliénable, et ce qu’on aurait plutôt envie d’inventer d’histoires et de vers impossibles.
  • entre ce qui vient de la fatigue et ce qui vient de la volonté, entre ce qui est un leurre et ce qui s’avère.
  • entre ce qui entre et ce qui sort.
  • entre l’écran et le papier, et entre les différents papiers, et entre les documents cumulés à l’écran.

Photo: James Good/Flickr

Revenir à la simplicité d’écrire. Pas pour être lu. Pas pour élire. Pas pour délirer. Pas pour délivrer. Pas pour livrer. Pas pour un livre. Juste pour être ivre.

Je suis assis dans la pénombre, avec des chevaliers de plastique aux membres désarticulés. Les chiens puent à mes pieds – ça n’a rien à voir, avec l’odeur, je veux dire, mais j’ai oublié de les nourrir. La télé assoupit doucement les garçons qui profitent de la relâche pour étirer la soirée. Je ne dirai pas un mot. Ils sont beaux, tout croches, à se bercer mollement sans même s’en rendre compte. Un autobus passe comme une flèche de lumière bleutée dans la rue. Les oiseaux piaillent sans insistance dans leur cage. Je vois des halos de lumière autour des globes du plafonnier.

Quelque part, quelqu’un est en train de crier. Je ne l’entends pas, mais je le sens. Ça vient peut-être d’en dedans. Je suis assis dans la pénombre avec des chevaliers morts.Le corps des chiens dégage la pire des pestilence. La télé joue pour personne. Deux corps d’enfants abandonnés au sommeil me font peur. Je les touche: je veux qu’ils soient vivants. Les oiseaux se taisent. Les halos viennent peut-être des larmes.

Je me demande si je suis vivant.

Ne pas savoir, c’est déjà un bon départ.


Pour les autres


Enfourner mon visage sous sa tignasse.
Plonger dans le parfum de ce cou qu’elle a voilé d’un foulard.
Glisser mes doigts sur cette peau mince qui fait le v jusque dans sa blouse.
Elle est comme toutes les caresses que je lui ferais: est ce qui échappe.
C’est un de ces soirs où elle est belle pour les autres.
Être à mille lieues d’elle, encore.

Je t’envie, foule du dehors, qui vas recevoir dans le corps la salve de beauté.
Et te haïs. Oh, te haïs. Encore, elle sera déphrasée sur le fil de ton incapable voix, de ton étouffée rumeur de fond de gorge. Au travers de toi, déjà chimère… remmenchée de désirs… Ça lui flotte autour comme si c’était moi qui la prenais toute, qui la faisais toute. C’est ce que je fais d’ici, les mains pleines de vide à modeler.

Tout comme quand je feins de croire que je la touche enfin.

Elle n’est jamais si proche que lorsque je la fourre dans ma tête, cou, parfum, peau, comme dans un sac à douceur, gueule béante, lèvre molle, cordon lâche.

Je t’envie, foule du dehors, et pourtant, c’est moi qui lui colle à la peau. Même ces soirs où elle est belle pour les autres.

Je suis à mille lieues d’elle, toujours. Pas seulement quand elle te pénètre.


Des pleureuses sur mon corps éteint


Je veux des pleureuses qui se penchent sur mon corps éteint. Je veux leurs larmes partout, que ça fasse du bien. Je veux être baigné par du jus de pleureuse, j’ai le frisson qui n’attend que ça.

Écrire, c’était bien. Mais écrire encore, c’est un vide. Un foutu vide. Une débarque, un déséquilibre qui ne se résout jamais.

C’est ce que je veux, tout à la fois ce que je déteste. Écrire. Le vide. Le déséquilibre. J’ai le corps éteint au milieu du brasier. Je veux brûler. Même si ça fait mal.

Il y a un univers avant l’explosion. Un dé à coudre qui en découd avec ce qu’il pourrait devenir.

Je veux des pleureuses. Des pleureuses nues et belles. Et tatouées. Avec un foulard léger autour du cou. Et ce sourire qui se peut encore même quand elles pleurent. Je veux que leurs mains me claquent, que leurs poings me frappent, que leurs hurlements me harcèlent. Je veux qu’elles pleurent de l’encre. Noire. Et rouge. Et verte. Que ça éclabousse. Qu’il y ait un gâchis de mots, partout, un dégât répandu en paragraphes décousus. Je veux que ça se bouscule, leurs corps de pleureuses nues, leurs larmes sur ce moi immobile, les mots sur mon écran et sur mes pages et dans ma bouches – que ça se bouscule!

Je veux des bousculades. Que ça pleure. Je vais finir par savoir encore écrire. Peut-être.


Salut Gaston Miron!


Ça y est. Je pleure.

Je pleure Gaston Miron que je n’ai jamais pu rencontrer, jamais pu voir vivant.

Je pleure Gaston Miron qui ne sera jamais qu’un illustre personnage de l’Histoire, pour moi. Je pleure de n’avoir jamais entendu son harmonica autrement que par le WEB, sa voix autrement que par les films.

Salut Miron. Tu restes là. Ne t’inquiète pas.

G.Miron, 8 janvier 1928 – 14 décembre 1996.

 

 


Un autre cèdre mort


Les oiseaux se battent. Le silence est pesant. Mon corps aussi. Comme celui de la chienne qui s’étire à mes pieds.
Le parfum froid du fond de mon café irrite le matin. Un matin comme ça. De café froid, de corps de chienne, de poids de silence et d’oiseaux battus.
J’ai envie de pleurer devant un autre cèdre mort.

Suivre

Recevez les nouvelles publications par mail.

Joignez-vous à 1 252 followers