depuis la dernière fois, j’ai –
éteint la télé, ce n’était pas si difficile ce n’était même pas une résolution, même pas de la bonne volonté, juste
juste un haut-le-coeur, je pense, juste
juste un trop plein, juste
juste une incohérence avec laquelle j’arrivais mal à vivre, tout ce temps devant l’écran, tous ces livres que je ne lisais pas, répétant à qui veut bien l’entendre que je-n’ai-donc-pas-le-temps-de-lire-c’est-vrai-c’est-fou-je-n’ai-tellement-pas-de-temps-pour-ça-je-lis-trop-peu-je-sais-c’est-ridicule, vous savez, ce discours, et pourtant
pourtant j’ai éteint
la télé et les autres écrans, me suis déconnecté des réseaux
depuis la dernière fois, je –
me suis déconnecté des réseaux, passage à vide,
me suis rendu compte comme mon existence tournait autour d’un bouton, d’un j’aime: je réfléchissais ma vie en termes de statuts
y’a-toujours-bin-des-maudites-limites
ma vie en termes de statuts, comme si chaque réflexion / événement / émotion devait devenir un spectacle de quelques lignes
alors j’ai juste
juste fermé ma gueule virtuelle
me suis mis à apprécier les choses pour ce qu’elles sont, dans le rien-que-là, dans la présence immédiate, sans leur chercher d’écho, j’ai cessé
de réfléchir ma vie en termes de statuts
et j’ai
accueilli le vide
depuis la dernière fois, j’ai –
accueilli le vide
depuis la dernière fois, surtout j’ai
lu
plus de quinze-cents pages en janvier
lu comme un boulimique se gave
des livres et des livres
Autoportrait au revolver, qui m’a redonné le goût, puis Griffintown, c’était parti pour de bon, alors je me suis lancé dans tout ce que je pouvais trouver, un livre jeunesse trouvé dans les affaires de mon plus vieux, Obnübilus, et un roman prêté par la gentille voisine, Les quatre saisons de Violetta, et puis L’Homme blanc, qui m’attendait depuis si longtemps, et Le Christ obèse encore en cours, et je frémis déjà à l’idée de ce que je pourrai lire ensuite
des livres et des livres
des articles à la pelletée, aussi, et encore des articles
on va en pelleter des nuages, on va faire tempête
je crois que je ne pourrai plus jamais arrêter
plus jamais arrêter de lire
d’ici la prochaine fois, j’aurai –
lu
j’aurai lu
depuis la dernière fois, je –
suis allé tuer un chien
vous aurais fait brailler en quatre lignes ou en 140 caractères, c’est certain, mais j’ai gardé ça pour moi, je l’ai juste
juste vécu
j’ai vécu
suis allé tuer un chien que j’aime
c’était un samedi, c’était prévu comme ça, un samedi après-midi, le chien cancéreux, sa masse sanguinolente, ma grosse fille, allez hop dans le coffre, son enthousiasme, les si-tu-savais-ma-belle-où-on-s’en-va, et puis
et puis moi tu-seul dans l’auto avec le chien que j’aime, parce que quand on est le père, on est aussi le traître qui va faire tuer le chien, et puis
et puis moi tu-seul dans l’auto, moi qui braille, qui morve, qui parle tu-seul, qui parle à un chien qui comprend pas pourquoi je braille, je morve, je parle tu-seul, qui comprend pas quand je lui dis si-on-pouvait
quand je lui dis si-on-avait-un-moyen-t’sais-de-te-guérir
quand je lui dis si-on-était-juste-capable-de-te-soigner, juste-capable
quand je lui dis tu-seras-passée-trop-vite-dans-nos-vies-ma-belle-grosse-fille
quand je parle à mon premier chien, celui que je m’en vais faire tuer
j’aurais pu vous en parler, mais j’ai gardé ça pour moi, pour moi pis elle
je l’ai juste vécu
j’ai vécu
l’arrivée au comptoir de l’hôpital vétérinaire qui sent le propre
l’annonce de mes intentions, le moment où ça se passe vraiment, le je-viens-pour-l’euthanasie-de-Soupir
dire son nom, c’était important
je-viens-pour-l’euthanasie-de-Soupir
c’était pour être certain de l’assumer, pour être certain
et puis, après l’annonce des intentions
après l’annonce, la signature: signer sa mort
et le paiement: payer sa mort
et les dernières caresses: la rassurer avant sa mort
et attendre
dans la salle d’attente de l’hôpital vétérinaire qui sent le propre
parce que j’assume mais que ça fait trop mal pour que je lui tienne la patte, trop mal pour que je lui gratte le col
attendre tu seul dans la salle d’attente de l’hôpital vétérinaire qui sent le propre
parce que je veux quand même voir son corps sans vie, me planter cette image dans l’oeil, m’en tatouer la rétine, qu’elle ne me quitte plus jamais
attendre
et voir venir le vétérinaire
dans la salle d’attente de l’hôpital vétérinaire qui sent le propre
son sarrau et sa bouche pleine d’excuses
vous-savez, qu’il m’a dit, vous-savez, il a pris son temps, je-sais-que-c’est-difficile, je-m’excuse-d’en-remettre, je-sais-que-votre-décision-est-prise-et-que-ça-n’a-pas-dû-être-facile
et alors le vétérinaire qui m’explique, qu’il ne l’a pas encore fait, qui m’explique l’évolution externe du cancer, l’éventualité que ce soit, finalement, peut-être, si tout va bien, opérable pour beaucoup moins cher qu’on pensait
l’éventualité que ce soit bénin, finalement
depuis la dernière fois, je –
suis allé tuer un chien que je n’ai pas tué
depuis la dernière fois, j’ai –
pleuré je n’en suis pas sorti indemne, je pense
mais je m’en suis remis
depuis la dernière fois, j’ai –
eu des problèmes d’argent
pas de contrat dans le Temps des Fêtes, c’est normal
mais c’est lourd
sauf que depuis la dernière fois
depuis la dernière fois, j’ai –
eu une bourse du CALQ pour mon prochain roman
elle a pris du temps avant d’arriver, mais quand même
j’ai écrit beaucoup dans ma tête
un peu sur le papier, mais beaucoup dans ma tête, c’est surtout là que ça se passe
certaines choses doivent encore se poser
des choix que je dois faire
des voix qui doivent s’affirmer
d’ici la prochaine fois, j’aurai –
peut-être trouvé


Voudrais dessiner, encore. Des oiseaux morts, des oreillers mouillés, des chiens vivants.
Je pense au membre fantôme d’un amputé. Quand le pauvre unijambiste sent que sa jambe coupée est toujours là à lui démanger. Quand ça lui pique sous ce pied qu’il n’a plus.



