J’ai eu une certaine pudeur quand est venu le temps de parler de notre première rencontre. Je me trouvais peut-être trop enthousiaste. Un peu naïf, peut-être. C’était trop beau pour être vrai.
Mais il fallait me voir faire le pître dans le stationnement du Centre culturel du mont Jacob, ce soir, suivant le plus près de la lettre possible ses indications ésotérico-technique pour défaire les noeuds de mon corps. Faire des bah par les tripes, des mah avec tout le corps, soupirer par tous les pores, me secouer, me plier, trouver ce tube qui me traverse pour résonner. Bref, elle m’a fait faire toutes sortes d’exercices normalement réservés aux comédiens. Ceux qu’ils font dans l’antre de la loge, à l’abri des regards, avant chaque représentation. Pour s’ouvrir la voix.
Puis, assis sur le cutter, le paysage à nos pieds, j’ai fini l’exercice en essayant (le mot est faible) de lire à haute voix un texte choisi pour l’occasion. Un genre de défi. De défi pas facile pantoute.
J’écris par les oreilles. Qu’il a écrit. C’est Valère Novarina, le type sur la photo juste là, dans sa Lettre aux acteurs. Écrire par les oreilles. N’est-ce pas là un peu ce que je me tue à essayer d’expliquer aux journalistes quand ils me parlent de mes livres? Quand je dis qu’il faut que ça me traverse le corps… Qu’il faut que je l’entende… Pour savoir si c’est ainsi que je dois l’écrire?
Faque, accroché quelque part dans le ciel du mont Jacob, après avoir essayé de respirer du ventre et de projeter du coccyx, fallait que ce texte là me sorte de tout le corps, un texte que je n’avais jamais lu, jamais compris, jamais imaginé même l’existence. Ça a donné ce que ça devait donner: des fourchures de langue, des envolées incontrôlées, des hésitations et des trébuchements, du beuglage de trop, du souffle perdu au bout du bout du fond du trou du corps, la peur de me noyer dans ma propre salive, quelques moments quasi extatiques (c’est un ex-cel-lent texte, je crois bien qu’il est en train de changer ma vie, c’est pas une farce), et surtout, beaucoup de plaisir. En tout cas, j’ai eu du plaisir. Je pense que c’était partagé.
Pourquoi est-ce que Josée m’a fait faire tout ça? Parce qu’elle ne se contente pas de vouloir travailler avec mon texte. Elle veut que j’y joue. Que je l’incarne.
C’est pour ça que je suis resté silencieux depuis que j’ai annoncé le projet, malgré notre première rencontre. Parce que je n’étais pas certain de vouloir aller jusque là. Parce que je ne suis pas comédien, d’abord, et que je me doute bien que ça paraîtra. Parce que je ne voulais pas qu’on croit que je suis un de ces auteurs qui ne veulent pas laisser aller leur travail: j’ai écrit le roman, j’en fais l’adaptation, et voilà que je voudrais le jouer moi-même? Allons donc, Jean-François. Décroche.
Mais voilà, je n’y étais pas. Il s’agit d’un laboratoire théâtral. Et j’ai beaucoup à apprendre de cet expérimentation: le souffle, le rythme, "la parle" (comme l’écrit Novarina). Le rapport entre le texte et le corps, cette mise en chair qui me fascine… Tout ça pourra nourrir ce que j’écris.
Alors j’embarque. J’ai confiance en Josée. Il faut dire qu’elle sait être convaincante…
Je continue d’écrire de mon bord quelque chose qui commence à prendre forme – mais qui méritera qu’on le brasse un peu. Je pense que ça se développe assez bien. Ce sera beaucoup de travail – le théâtre demande une présence beaucoup plus grande, plus intense, que l’écriture solitaire, qui ne se formalise pas de quelques absences imprévues et momentanées.
Prochaine étape (outre l’écriture): une rencontre de production avec l’essentiel des collaborateurs au projet, dans le lieu qui pourrait bien devenir tout à la fois celui de la création et de la diffusion. J’ai hâte de voir tout le monde. Je pense que je pourrai partager un bout de texte, à ce moment.
On verra.
J’y reviendrai.