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Contes inhabituels: Noël en corps


Fallait y être. L’ivresse des belles soirées. Les pantoufles de ma grand-mère sur la petite scène éclairée. Brouhaha, chaleur des entassés.

Bar à pitons, 15 décembre 2012. On m’avait invité pour faire la lecture d’un «conte inhabituel» inédit. Comme souvent, je voulais que ce soit filmé. Comme toujours dans ce cas, j’ai oublié de le demander. N’en restera que le souvenir diffus d’une sacrée belle soirée. Et ce texte de bar que j’avais écrit pour l’occasion. Faute de pouvoir m’entendre en faire la lecture, vous pouvez toujours y jeter un oeil.

Évidemment, c’était un texte écrit expressément pour une lecture publique. Beaucoup de sens passait par ses sonorités. Je vous ai fait grâce de toutes mes notes de lectures, mais vous pouvez p’t'être le lire à voix haute pour mieux l’entendre.

Ah, et au cas où ça chicoterait quelqu’un, je n’ai pas de cousine qui s’appelle Fanny.

Noël en corps

me revois
corps de jeune adolescent
quinze minutes
face à la porte d’en avant chez matante-qui-r’çoit

fait pas trop frette dehors
mais faut bin que je rentre a m’ment d’né

ça va sentir les bottes mouillées, sentir la robine,
sentir sucré aussi
pis la cannelle
sentir la cannelle de ses chandelles
sentir le parfum, celui des matantes pis des grandes occasions

pis ça va sentir gras
gras les ragoûts
gras les pâtés
sentir gras pis l’sucre ajouté
des gâteaux vanillés

y’aura plus de lumières que de coutumes
pas de coins noirs chez matante-qui-r’çoit quand a r’çoit
pas comme quand elle est tu-seule

pis on voudra don’bin me sourire
don-bin que je sois heureux

la famille, c’est gentil
pareil
han…

une fois de temps en temps, être dans son monde
c’est comme chaque fois r’venir au monde
mais c’est sûr que
ça peut être souffrant au passage
v’nir au monde

le passage: la porte
que c’est que j’m’en vas faire là
à cette époque
cette envie de hurler avant de rentrer
cette envie de me plaindre
moman, je voulais pas v’nir
cette envie de
déchirer
moi-même
déchirer de partout où ça veut me rentrer dedans
les gens gentils
les sourires de pleines dents
la famille attroupée
pis matante-qui-r’çoit

c’est Noël encore
faudra bin que j’y aille
Noël en corps
qui me rentre dedans

ça va jouer à s’arracher les cheveux
ça va se courir après
ça va se malmener
ça va se donner des becs
ça va aller, j’imagine
ça va aller

la porte ouvre
c’est matante
matante-qui-r’çoit qui a vu ma face en arrière de son rideau

ah, c’est juste toé? j’me d’mandais bin

juste moi, c’est ça
ça fait qu’y’a moi, mon corps qui rentre,
moi qui me secoue les bottes,
j’ai treize ans pis je pue la cigarette
ma mère va faire semblant
de pas le savoir
a va se tenir loin
pour pas le savoir

on me salue
y fait chaud ‘ci d’dans, sourire de pleines dents
avec tout c’qu’y’a de corps, c’est malaisant
ça r’sue dans les vitres, jusqu’à faire des grands coulisses

les enfants ont fait des dessins dans la buée
une maison, un soleil

à hauteur d’adulte, y’a un pénis
un gros membre turgescent
(j’l’aurais pas dit de même à l’époque
mais depuis
j’ai lu un peu de Victor-Lévy Beaulieu)
y’a un gros membre turgescent
c’est l’œuvre du cousin Fred probablement,
planté à côté,
drette comme un picket
y’a l’air de se demander
qui va s’en rendre compte en premier – clin d’oeil

le sapin, d’un coin du salon, est déjà tout croche
y’est lette, un artificiel, on voit sortir de la broche
à son pied, pas loin d’un ramassis de cadeaux
le corps des cousines installées là
Lysanne à genoux
un peu ronde, la chouchou
s’est enfermée ent’les écouteurs
de son baladeur jaune-étanche
depuis probablement une heure

et pis y’a
le corps de Fanny
Fanny, ça, c’est la belle cousine
t’sais, y’en a toujours une belle dans’ gang
Fanny, quinze ans, que j’ose pas aller voir
Fanny, quinze ans, qui me gêne tout le temps
Fanny, quinze ans, grimée comme une poupée
bin Fanny, quinze ans, a porte encore mal la jupe
c’tu plate : assise en indien, a montre ses bobettes

pas loin de moi, le cousin Fred boit sa frette
encore drette comme un picket
lui’tou watch les bobettes d’la cousine en jupette

au travers des corps, y’a
la table
le buffet
le décor

au bord d’la table
des têtes qui dépassent
les enfants ramassés, poussaillés, bordassés, attriqués, bin peignés, attirés par
LE buffet
les chips surtout
mais pas juste ça

ça goûte la p’tite sauce
ça aime la p’tite sauce
ça r’sauce sa carotte dans la p’tite sauce
la p’tite carotte parfaite, du plat de sauce à la p’tite bouche,
d’la p’tite bouche au plat de sauce
du plat de sauce à la p’tite bouche,
d’la p’tite bouche au plat de sauce
ça en échappe su’a nappe

là, matante-qui-r’çoit dérape

tes microbes, bebé! tes microbes,
voyons donc
on sauce pas deux fois la même carotte dans’ sauce à matante!

le cousin Fred, lubrique et chaudasse, déjà moins drette au bord d’la chaudrée qui sent le poisson, peut pas s’en empêcher :

on s’la sauce même pas une fois, la carotte dans ton plat d’sauce, hein matante!

j’vous l’ai pas dit : matante-qui-r’çoit, est vieille fille

deux-trois mononcles éméchés comprennent l’allusion
rires gras qui viennent du salon

pendant c’temps-là,
bebé baveux
abandonne sa carotte nappée sur la nappe carreautée
pis s’en va s’planter les deux doigts dans le plat d’sauce à matante-qui-r’çoit (celui qui est sur la table, là)
à l’a parlé d’la carotte
m’a l’a pas parlé des doigts

matante-qui-r’çoit est offusquée
par les propos du n’veu fièvreux
a s’en va, probablement pleurer
su’l’bord d’la ch’minée
fait semblant de brasser avec le tisonnier
les bûches noircies qui en finissent pu d’étouffer
c’est d’même qu’a s’sent, matante-qui-r’çoit
mal partie, pas facile à allumer, au bord de s’étouffer
fait p’t’être assez chaud de même, matante – le cousin Fred, a pas fini de s’amuser

ma grand-mère voit rien de tout ça, entend rien de tout ça
à dort dans chambre de matante-qui-r’çoit
est rendue bin qu’trop vieille pour veiller
pauvre grand-mère fatiguée

dans le salon où c’que sont plantées la cheminée
pis la matante éplorée
y’a le corps des mononcles échoués

du plus gros au plus p’tit y’a
Fernand, Richard, Bertrand, Bernard

Fernand c’est : 295 livres de bonheur, yes Madame, le sourire aux lèvres, un gros bol de popcorn entre les deux jambons
ça parle pas, ce Fernand-là, mais ça écoute,
c’était lui le rire gras quand on s’est moqué
de la sauce de matante qui trouvait pas sa carotte à saucer
pour une fois c’était pas lui qui mangeait la volée
faut dire que gros comme il est
le plus souvent, c’est lui qui y a goûté

Richard, lui, c’est une moustache,
une moustache qui pousse depuis le 19 février 1968,
a l’a vingt-trois ans la moustache, betôt vingt-quatre
mériterait un trophée
une moustache avec un homme en-dessous, évidemment
un homme qui prend du poids depuis à peu près la même date
à soir, amas d’bœuf charnu, ça sue et ça dort dans la berçante de matante-qui-r’çoit
la yeule grande ouverte
ça a trop bu, déjà, bin qu’trop bu
c’est d’la viande marinée
faque ça sue, ça dort dans la berçante de matante-qui-r’çoit, ça pue du souffle
c’est le brandy que ç’a apporté

la flasque

depuis que Richard dort, la yeule ouverte
c’est la main de Bertrand qui l’a ramassée
la flasque, ‘était su’l’bord de tomber
la main de Bertrand-le-flanc-mou, grand d’à terre jusque-là, toujours la tête poignée dans le lustrage

ayoye câlisse

Richard y sacre tout le temps de la même façon

ayoye câlisse

quand y s’pète la tête aux poutres
sinon c’est un corps qui s’penche su’l’monde – y peut pas faire autrement

pis y’a le corps de Bernard tassé à côté de tout ça
dans un p’tit coin, entre les coussins
court, nerveux, fermé
un désespéré
Bernard c’est le déjà mort dans sa tête
y’a l’droit d’le croire, y’a l’droit d’être là, on est bin contents
il faut juste pas y parler si on veut pas casser le party

matante-qui-r’çoit
s’essuie le bord du nez
‘retourne dans la cuisine voir ma mère pis ses autres sœurs
ça se met à chanter

ô nuit de paix, sainte nuit

je sais pu quoi faire de ma peau
j’vas m’planter à côté du picket à Fred qui m’tend une bière
je r’garde autour, pas d’mère
j’en ai le goût
je la pogne au goulot
je la cache un peu dans mon coude
au cas qu’a r’soude (la mère)

le plat de chips est fini
les enfants ramassés, poussaillés, bordassés, attriqués, bin peignés mais rendus crottés

bonyenne, ça sait pas manger

les enfants se garrochent dans l’escalier
dans pas longtemps ça va brailler
deux-trois p’tits corps tombés
ou mordus
ou grafignés
ou tordus
me souviens pu

en attendant j’suis planté là
à côté du picket à Fred qui me parle pas
nos yeux vissés dans le même trou de serrure
à l’autre bout du salon

Fanny qui m’fait un sourire
s’étire la patte : a l’sait

bang

la magie de Noël opère
ça me rentre dans l’corps en même temps que le désir
crisse c’est une cousine, mais pareil, c’t’une cousine pas pire

j’prends une autre gorgée
je m’en viens déjà gorlot
tous les muscles du corps bandés
pis c’est là que ma mère sort de la cuisine

qu’est-ce tu fais-là!

je suis gêné
me demande si elle parle de ma bouteille
ou des bobettes de ma belle cousine Fanny
pis là : j’échappe ma bière

me revois
mon corps de jeune adolescent au-dessus du dégât
ça rit gras au salon pis pas rien qu’là, dans toute la maison
Fanny aussi, rit fort

Noël me rentre dans le corps
la magie de Noël,
bin c’est de même que ça finit – tout le reste aussi

jamais r’parlé à ma cousine Fanny


De nouveau, les lettres d’octobre


Malade.

Pas de cachette: je suis malade. Rien de bien grave, mais long un peu à rétablir, disons. On m’a donné un quelconque narcotique pour endormir la douleur – et le gars avec, lui qui supporte mal ce genre de choses.

Quand tu es malade, tu t’attends à trouver le bonheur dans : un bouillon qui te replace l’estomac; plus jeune, ta mère qui se penche sur toi et pose sa main fraîche sur ton front, pas tant pour savoir si tu es fiévreux que pour te faire sentir qu’elle est là pour toi; plus vieux, ta blonde qui vient doucement se blottir contre ton dos pendant la nuit, qui arrive à te faire du bien même en dormant. C’est vrai que c’est quelque chose comme du bonheur, y’a pas à dire. Ma blonde pis tout le reste.

Me revois hier soir, avachi sur le divan comme je l’ai trop été depuis 8 jours. Je venais de m’enfiler la médecine prévue, et les vapes commençaient à me prendre enfin la tête pour faire disparaître mon corps dans l’arrière-monde. Rien à voir avec le bonheur, ça c’était juste du soulagement. C’est après qu’il est venu, le bonheur. Coup de téléphone comme un coup de théâtre : il s’agit de cette délicieuse comédienne, Marie-Joanne Boucher, que le Grand Texte a fait se pointer dans ce chapitre de ma vie. Je me perds un peu dans ce que je lui ai répondu, mais le résultat est le même. Samedi soir, en ouverture d’un spectacle bénéfice du PQ, au coeur du petit village de Sainte-Béatrix, elle lira mes Lettres d’octobre. En introduction des Charbonniers de l’enfer.

C’est un peu ça le bonheur. Quand le monde a l’air de se concentrer sur le nombril de ce corps qui te fait mal, que t’arrives plus à penser à autre chose qu’à toi, même avec beaucoup de volonté. Mais que le téléphone te rappelle qu’il y a quelque chose comme un pays qui attend de venir. Pis que tu peux peut-être faire quelque chose, toi aussi.

T’sais, t’avais dit quelque chose de même, justement, dans tes lettres d’octobre. (Pour ceux qui voudraient se souvenir des lettres et qui ne seront pas au village ce samedi, je les reproduis plus bas.)

Ma plus grande tristesse, c’est que je ne serai pas présent pour assister à l’événement. Mais c’est pour un autre grand bonheur. Je dois me rendre à Chicoutimi pour le festival Mots et merveilles et mon lancement saguenéen de Rose Brouillard, le film où je dois faire moi-même des lectures publiques.

Les Lettres d’octobre

5 octobre 2009

Damir, mon petit lion du Nord,

Tu m’as entendu te le dire, ou le dire dans ton dos, derrière toi, tourné vers ta mère. C’est peut-être lui qui va nous faire un pays. Je l’ai répété souvent. Une petite phrase lancée comme ça, sans prétention, sans vouloir faire de pression. Tu n’as que deux ans. Tu as le temps d’apprendre…

Mais t’es un p’tit gars tellement fort. Quand tu liras ça, peut-être que tu l’auras oublié. Peut-être cette cicatrice sur ton thorax ne voudra plus dire grand chose. Pour moi elle restera la marque de ton caractère, l’exemple à suivre, le symbole de tous ces combats pour lesquels je devrai me tenir debout afin de faire honneur au courage dont tu as fait preuve.

Aujourd’hui, je le dis avec légèreté. Nous sommes passés au travers, toi le premier. Les deux premières années de ton existence, tu les as consacrées à te battre pour survivre. Pour survivre pour vrai. Rien à voir avec notre langue, notre culture ou une quelconque prétention populaire… Je parle de ta vie.

Il y a un an, tu te faisais opérer à coeur ouvert. Le lendemain, tu étais debout dans ta couchette chromée d’hôpital, tu te démenais comme un beau diable pour tenter de faire tomber les barreaux qui te contraignaient à ton carré de matelas.

Tu es passé au travers. T’en souviens-tu? Tu es passé au travers. Maintenant, t’es un petit bonhomme droit comme un mât, effronté, indomptable. Et ça me rend fier. Vraiment fier.

Aujourd’hui, t’es une tornade, tu as ce caractère bouillant que je n’ai jamais eu. Tu ne t’en laisses imposer par personne, et même si nous tenons notre bout, tu es déjà revendicateur, enflammé, intenable. C’est pour ça que souvent, quand d’un côté je joue mon rôle de père et  que je contiens tes sautes d’humeur, je me tourne vers ta mère et lui répète la même phrase, toujours la même: C’est peut-être lui qui va nous faire un pays…

Si j’ai senti le besoin de t’en parler, c’est que je me suis rendu compte récemment que cette petite phrase était troublante. J’ai compris que si je la répéte tellement souvent, c’est peut-être que j’ai abdiqué, déjà. Pourtant, si je ferme ma gueule, même toi, tu ne le verras pas ton pays. Même avec ton caractère de chiot conquérant. Même avec tes rugissements de lion du Nord. Même avec ton tempérament bouillant, ton énergie inépuisable…

J’ai compris que jouer mon rôle de père, c’est aussi suivre les traces de ceux qui ont été mes propres pères. Comme eux autres, il faut que je me lève.

Si je veux que tu le vois ce pays, je ne dois pas me taire. Si je veux que tu le vives ce pays, je dois faire ma part. Si je veux que ce soit toi qui nous fasses un pays, il faut que je prépare le terrain.

Tu sais, je vous aime plus que tout, ton frère et toi. Vous êtes déjà un peu ma part pour ce pays-là. Mais ma responsabilité ne s’est pas éteinte avec votre naissance. Je voulais que tu saches, Damir, que je suivrai ton exemple. Comme toi, mes cicatrices seront signes de courage. Comme toi, je me relèverai, et ferai tout pour que tombent les barreaux qui me retiennent.  Et j’en sortirai tempête. On n’aura jamais vu pire bourrasque. Et peut-être que quelqu’un, quelque part, se dira C’est peut-être lui qui nous fera un pays.

Demain je pars pour la guerre / Avec mon grand chien qui aboie / Des cailloux plein ma gibecière / Et à mon côté gauche le droit.

Damir, quand tu te lèveras demain – je n’en doute pas – j’espère que j’aurai laissé quelques traces derrière moi qui pourront te donner le goût d’avancer. Et si ton frère, le calme après la tempête, trouve les mots pour faire loi, et s’il sait rêver assez pour donner une nouvelle dimension à notre combat, je serai le plus choyé des pères.

À demain, fils. À demain.

29 octobre 2009

Fiston, mon p’tit lion du Nord,

J’ai eu envie de te dire. Te dire encore. Le ciel est tellement bleu quand la neige est blanche. Il n’y a qu’en octobre que ça peut arriver. Quand on ne l’a pas encore souillée. Quand on sait qu’elle fondra avant d’être sale.

Le ciel est tellement bleu quand la neige est blanche. C’est ce que je me disais en te voyant partir avec ton petit bagage à l’épaule en soufflant des nuages autour de toi. Tu t’arrêtais à chaque pas pour gratter le sol de tes petits doigts. Tu t’en es mis plein la bouche, tu en as lancé devant toi, tu en as piétiné d’excitation. Et je t’ai trouvé beau.

C’est comme ça que je le vois sans qu’il existe, ce pays que je veux pour toi. C’est un enfant excité, fragile, à qui tout peut arriver. Un enfant que j’ai envie de voir grandir, de voir exister, pour vrai. J’ai peur, parfois, qu’on l’abandonne avant, cet enfant fougueux, dans les traces de ses parents, quelque part sur un sentier nival.

Toi, je ne te laisserai pas tomber. Mon p’tit lion du Nord. Je te laisserai grandir et avancer, je te laisserai manger de la neige, lancer des glaçons, sous un ciel plus bleu que d’ordinaire. Mais je ne te laisserai pas tomber.

Avance. Fais tes traces, toi aussi. Un chemin vers le haut, toujours vers le haut, jusque tout en haut de la côte. Peut-être que c’est moi qui suivrai tes traces. Là où le ciel est encore plus bleu quand la neige est blanche.

Merci, mon p’tit lion du Nord. Je passe une belle journée.


Un vendredi au Salon


Café à l’eau dans une chambre d’hôtel. Encore les cheveux mouillés. J’ai plutôt envie d’écouter Galaxie que le ronronnement brut du séchoir. Et certainement pas le goût de repasser une chemise, alors j’en choisis une autre.

Hier.

Hier, j’ai passé une partie de la journée sur la route avec un chic type qui vous remonterait la cote de tous les babyboomeurs en un rien de temps. M’a conté des histoires tout du long de la route. C’est un habitué. Des auteurs, du chemin à faire, de la vie. Dans sa belle voiture qui sentait le propre, on a tout dit ce que deux inconnus peuvent se raconter avant de devenir officiellement attachés par un lien d’amitié. Plus que ça, je pense qu’on aurait été obligés de se revoir.

Se revoir.

J’ai revu plein de beaux monde hier soir lors de l’ouverture officielle du Salon. Chouette de revoir leur sourire, leurs yeux allumés, leur air de rien, des fois, parce que j’ai beau être parti, ça ne fait tellement pas longtemps, c’est comme si rien n’avait changé. Parce qu’on ne se voyait pas plus souvent, en fait. Et c’était correct.

Correct.

C’est comme ça que j’ai senti mon petit discours: correct. J’étais comme trop allumé par ce qui était en train de se passer pour faire plus, de toute façon. Marc-André Perrier a fait une chouette lecture de mon recueil, vraiment. Ça m’a émotionné, comme disent parfois les vieux. Du coin de l’oeil, je sentais que Sylvie Marcoux et Sandra Brassard (organisatrices du Salon du livre du Saguenay – Lac-Saint-Jean) me scrutaient. Ça devait me paraître dans la face.

Évidemment, je savais plus ou me garocher. Quand ça arrive, je m’excite, me mets invariablement un pied dans la bouche. Mais je crois que ça allait. Correct.

Laurance, par contre. La jolie et talentueuse Laurance Ouellet Tremblay, celle qui a reçu le prix Découverte pour le livre Était une bête (La Peuplade). Elle, elle a fait un discours. Mémorable. Le chemin m’a l’air dégagé devant cette jeune femme. Elle prend son élan. Ira loin.

Loin.

N’est plus si loin le jour où on présentera le laboratoire théâtral qui tire son jus de mon roman, Nos échoueries. T’sais, le projet qui me fait brailler à tout coup, parce que ça fait mal dans le creux de la tête de voir Marie et la Farouche avoir un corps. C’était de toute beauté au moment d’écrire ça que de me voir morver au-dessus de mon clavier, je vous jure, la tête pleine du visage de Sara qui l’incarne. Je ne serai pas beau à voir lors de la première, je pense, si je n’ai pas les mains et l’esprit occupés.

Ce midi, avec les comédiens, Étienne Provencher-Rousseau et Sara Létourneau, et la metteure en scène espace, Josée Laporte, nous présenterons le projet au public. J’ai hâte.

Puis, ce vendredi… Ce sera séances de signature sur séance de signature, avec une finale à l’auberge, à La Baie, où on aura un souper littéraire. Je dois y faire la lecture d’extraits de Vers-hurlements et barreaux de lit entre deux services.

J’aime les Salons.

J’aime.


Meurt d’abord le dire


J’ai invité Arcade Fire pour le dîner.  Accoté à ma table de travail, les yeux toujours rivés à l’écran, je pique de la fourchette dans une salade de coquilles au jambon et aux melons. Le soleil perce quelque part en arrière-scène et fait des flèches dans le paysage glacé du mont Jacob. Winter For a Year me donne des frissons.

Je suis privilégié. Pas seulement pour cet instant de calme bonheur. Je repense à cette soirée d’hier qui fut en tous points parfaite. Une rencontre poétique comme on en vit peu. La plus belle soirée de poésie que j’ai pu vivre jusqu’ici. Un moment que je n’oublierai pas de sitôt.

Tant que la vie me laissera un peu de mémoire, c’est promis.

Je dois me sentir à peu près comme Plume quand il a écrit Jonquière, la bière en moins. J’ai envie de remercier toute la gang d’impro de Dominique-Racine, et leurs amis présents, et les organisateurs de ce moment de bonheur. J’ai eu bin du fun à Dominique-Racine. Bin du fun.

Votre écoute attentive, votre intérêt, vos questions toutes pertinentes, vos numéros, vos lectures, votre attitude… J’ai aimé voir que vous étiez là pour vous amuser. Des jeunes qui s’amusent avec les mots et la poésie, c’est grandiose. Vous étiez beaux à voir. Beaux à entendre.

Et dans l’écho de ma dernière lecture, quand vous avez répété avec moi les derniers vers, vous m’avez donné de ces frissons qui changent une vie.

N’oubliez jamais: ouvrez grand la gueule! Parce que…

avant que cesse la respiration,
meurt d’abord le dire

meurt d’abord le dire

et en écho que l’on sache

meurt d’abord le dire

(Des champs de mandragores, p.98)

Ne laissez pas mourir le dire!

 


Ce court moment dans le Daily Comic Strip


Le soir de ma plus récente lecture à Radio-Canada (Ce court moment, 12 février 2011), j’allais assister à la dernière représentation de la pièce Les Sens, une production du Théâtre La Rubrique – pour lequel je suis responsable des communications et du développement des publics – et j’ai pris à bord deux jeunes artistes de ma connaissance. Un comédien-manipulateur-dans-le-sens-de-manipulateur-de-marionnettes-photographe-graphiste-et-buveur-de-crème-de-menthe-etc., Patrick Simard, et une bédéiste-illustratrice-faiseuse-de-marionnettes-andréenne-et-future-maîtresse-d’une-chienne-qui-s’appellera-Machine-etc., Laurence Lemieux.

Ce soir, le hasard (je suis en train d’écrire un dossier sur la bande-dessinée québécoise pour la revue Lettres québécoises) a voulu que je tombe sur un forum de bédéistes présentant une initiative intéressante: le Daily Comic Strip. À mi-chemin entre la chronique et le journal intime, le projet demande aux participants de faire une nouvelle planche à chaque jour, relatant les faits marquants de leur journée.

Ma surprise aura été de découvrir, dans la première proposition de Laurence Lemieux, un extrait du texte que j’ai lu à la radio ce matin-là…

Ça m’a ému. Savoir que c’est ma voix qui a réveillé Laurence ce matin-là, c’était déjà beau. Mais le voir dessiné, en plus…

Et se voir en train de lire un texte à la radio dans une bande dessinée diffusée dans un forum et reproduit dans un blogue… Quel télescopage!

Salut Laurence! Merci pour le clin d’oeil.


Ce court moment


Ça se passe toujours très rapidement. On arrive, on est présenté, on lit, on discute et on repart. Et c’est du direct, alors nécessairement imparfait. Mais c’est toujours une expérience très agréable. Je parle de faire une lecture à la radio.

J’ai donc fait cette nouvelle lecture sur les ondes de Radio-Canada ce matin. Le texte inidét, qui s’intitule Ce court moment, a été écrit sur commande, en respectant le thème de l’amour. Vaste chimère qu’on ne sait plus par quel côté prendre. Moi j’aime la surprendre.

Voici donc le texte, bien imparfait, et beaucoup trop proche de moi…

Lecture présentée à Radio-Canada
La fin de semaine est à 7h
Le 12 février 2011, 9h25
Texte: Ce court moment
Musique: Astor Piazzolla (interprétation Quintette Guardia Nueva)

Ce court moment (cliquer ici pour entendre l’extrait)

C’est un court moment, très court moment. Ça se passe dans le silence du matin, dans les vapes du sommeil qui embaument encore le monde. Dans les volutes de la lumière encore grise qui a l’air d’hésiter à rentrer dans la chambre. C’est à cause des rideaux blancs qui couvrent les stores: le soleil a trop d’obstacles pour se rendre jusqu’à nos corps.

C’est un court moment, très court moment, comme ce matin. C’est quand je t’ai choisie. Quand j’ai ouvert les yeux pour ne voir que ton épaule sortie de la couette. Tu sentais chaud sous la couverte et j’avais envie de t’avoir près de moi. À force de t’effleurer la nuque du regard, je t’ai sans doute chatouillée : tu t’es retournée, béate, avec ce sourire endormi qui se glisse sur tes lèvres chaque fois. La nuit avait laissé sa signature sur ton visage, des griffures roses nervurant ta joue.

Ta peau accepte de la nuit qu’elle t’écrive dessus, qu’elle te signe – chaque matin, j’ai envie d’en faire autant. J’aurais tout à écrire sur toi. Le monde serait plus beau écrit sur tes cuisses, écrit sur ton ventre, écrit sur ta bouche.

J’aurais tout à écrire sur toi. Alors ton corps, trop loin, est beau à voir, sent bon.

Et moi qui me sens si vieux… et gras… et fatigué. Moi déjà tellement usé.

Il y a eu tout ce temps. Onze années en parallèle à regarder toujours droit devant, à se savoir ensemble, avec toutes nos crochitudes accrochées l’une à l’autre, nos deux vies d’agrippés rendues indissociables.

Il y a eu les enfants. Ceux qui font du bruit, qui tirent du jus, qui écoutent trop la télé, qui devraient sortir dehors, sortir plus souvent, sortir du carcan de notre amour, nous laisser un peu seul dedans.

Il y a eu la vie, les pilules qu’elle nous fait avaler de travers, la maison, l’auto, le chapelet de préoccupations qu’on égraine machinalement sans se demander si ça va revenir, si ça va arrêter un jour. Il ne faut pas se demander…

Il y a eu l’ennui, les petites misères, les soirées plates, bien sûr, les soupers manqués, les occasions aussi. Eh puis, il y a ma face, dans le miroir, qui vieillit, mon corps pareil, mes cheveux gris.

Mais il y a toujours le matin, ce court moment, très court moment de certitude. Lorsque l’on respire dans la chaleur de nos corps abandonnés. C’est quand je te choisis. Quand j’ouvre les yeux et qu’il n’y a que toi qui existe. Quand tu ouvres les tiens aussi, te montre gênée de mon regard insistant, me demande depuis combien de temps je te fixe ainsi. C’est quand tu as ce rire bref de celle qui dort encore, qui veut dormir encore, mais qui veut bien s’approcher.

Le temps change le monde. Les peuples marchent sur leurs vieux dictateurs, et toi… Toi… Tu me marches sur le cœur en dormant. Ça crie aussi fort dans ma tête. C’est aussi grand, c’est aussi beau. Tellement beau. Je veux abdiquer aussi, je ne demande que ça.

J’abdique.

Comme d’habitude, ce matin, je t’ai choisie. Je n’aurais su faire autrement.

Comme d’habitude, ce matin, tu m’as choisi. Je me demande encore pourquoi.

Je vais te laisser dormir. Je m’occuperai des enfants, qu’ils ne viennent pas déranger ton sommeil.

Demain, il y aura un autre matin.

Demain, une autre certitude.


Seconde mise en chair, Nos échoueries


Maintenant que je sais que je suis capable de le faire, je ne pouvais pas ne pas publier un extrait de Nos échoueries. Soyez indulgents… Le tout a été enregistré avec les moyens du bord, dans un garage, avec des chasse-neige dans la rue et la fatigue d’une grosse journée.

Il s’agit ici du passage où le personnage principal du roman retrouve, au foyer des gris d’en face, le vieux Pierre Saint-Pierre, conteur qui a longtemps alimenté son imaginaire de jeunesse. Retrouver ainsi un personnage de l’enfance est toujours très confrontant.

Comme chaque fois que l’on revient sur ses pas.

 


Première mise en chair


Tout le monde dort dans la maison. Je suis allé m’enfermer dans le garage poussiéreux, où il fait frette, où le béton du plancher te coince le dedans des pieds. Pis là, me suis enregistré. J’ai relu, sans retenue – et sans prétention – le texte écrit pour la récente soirée des Poèmes animés.

Parce que j’ai enfin trouvé le moyen. De mettre en ligne mes lectures en format mp3. Alors j’en profite pour saluer Luc Beauchemin, le musicien, qui m’a mis sur la piste de Tilidom, qui me permet de m’adonner à ce vice. Je pourrai dorénavant diffuser des mises en chair de mes textes.

La première à être diffusée, donc, Ça claque la porte (suivre le lien), écrit en prévision de la soirée de poésie organisée par les Poèmes animés le 3 février dernier. Bonne écoute… et bonne lecture.


Le Rouge et le Noir


Mon «conte de Noël», écrit pour l’émission La fin de semaine est à 7 heures, de Radio-Canada. Vous pouvez aussi entendre l’extrait avec accompagnement musical en cliquant sur le titre du texte.

Le Rouge et le Noir

Il y a le Rouge, celui qui prend toute la place, qui est sur toutes les affiches, dans toutes les publicités. Celui qui s’est vendu à Coke au début de sa carrière et qui depuis rougis toutes les boutiques dans le temps des Fêtes.

Mais il y a aussi le Noir, le discret, celui qu’on ne connaît pas, auquel on ne croit pas, duquel on ne parle pas. Un père noël pour adulte qui n’est pas là pour gâter. Qui ne tombe jamais dans l’excès, ne rencontre que ceux qui sont prêts.

Il ne donne pas des cadeaux chaque année. Il n’en donne qu’un seul, un grand. Qu’un présent.

Au dernier Noël. Un présent.

Blanche, cette année, l’a vu passer. Pas le Rouge. Le Noir.

Ce soir-là, comme tous les soirs. Éteindre la télé. Préparer le café pour le lendemain matin. Vérifier que la porte est verrouillée. Laver son visage, l’éponger, le crémer. Revêtir la chemise de nuit. S’étendre sur le lit. Éteindre la lampe, au chevet. Fermer les yeux. Penser à ceux qui sont venus avant. À ceux qui viennent encore. Attendre le sommeil.

Ce soir-là, comme tous les soirs, verser quelques larmes en pensant à celui qui est parti avant, parti trop tôt.

Et alors dans l’obscurité. Pas le Rouge, le Noir. C’était l’ombre de lui, près d’elle. Un bouleversement gris. La musique, la même qu’autrefois, résonnait encore dans l’appartement. Comme quand son homme maugréait sous sa moustache, un brin de malice dans l’œil, venait lui pincer le flanc pour la taquiner. «Toé pis ta musique classique dans le temps des Fêtes», qu’il disait, avant de se pencher sur elle pour la chatouiller d’un baiser. Ça ne voulait pas dire de faire le silence. Il aimait bien, au fond, cette étrange habitude. C’était sa coutume. Mais quand on vit ensemble depuis toujours, maugréer, c’est aussi se parler.

L’ombre s’est levée, une ombre devenue claire près de la fenêtre. L’ombre s’est levée, comme quand il voulait la laisser dormir mais ne trouvait pas le sommeil. Quand il levait le coude pour se calmer de lampées de brandy. Quand il grattait le givre contre la vitre, pour que ses yeux puissent mieux suivre les danseuses poudreuses sur la neige au-dehors.

Blanche est seule depuis plusieurs années. Il faut dire, les enfants et les petits enfants sont occupés. Ils ont les amis, les célébrations. Ils ont le Rouge à recevoir. Elle les voit passer, à l’occasion, les grands qui viennent raconter leur vie frénétique, les petits qui comblent l’espace du petit appartement par leurs jeux et leurs cris.

Elle se contente bien de leur passage furtif. Avec le temps, ces moments sont devenus rares, bien sûr, vous savez ce que c’est. Mais même rares, ils sont devenus plus fatigants. Blanche pince un sourire. Alors ils s’en vont.

Blanche n’avait jamais entendu parler du Noir. Pas plus que vous, ni moi. Parce que quand on est enfant, on croit au Rouge, puis un peu moins, puis plus du tout. Alors à la toute fin, on joue, même sans trop croire. Et on s’invente un Noir. Celui qui peut ramener son homme. Son regard perdu dans le paysage. Son bougonnage. Et sa moustache. Juste avant de s’endormir.

Blanche partira cette année. Puis, son petit-fils, le plus vieux, regrettera. Le temps perdu sans aller la voir.

Et sur les ondes de la radio d’état, il parlera d’elle, qu’il aimait tant.

Parlera de Blanche. Du Rouge. Et du Noir.

À lire et entendre aussi: J’ai écrit sur la carte: Blanche, un texte écrit et lu en ondes dans le cadre de l’émission Café, boulot, dodo, le 11 novembre dernier.


Enfin le vrai goût du stress


Victoire.

C’est le mot qui me vient après mon passage à l’émission La fin de semaine est à 7 heures, de la radio de Radio-Canada. Pas parce que le texte était particulièrement bon, pas non plus parce que ma performance a été si remarquable – je ne l’ai même pas entendue encore… Quand ce sera en ligne, je partagerai.

Cette victoire, c’est plutôt une question de santé. Je ne me répandrai pas dans un témoignage larmoyant. Mais la prise de conscience est importante pour ma pratique littéraire.

Il faut dire que j’ai depuis longtemps quelques problèmes du rythme cardiaque. Des problèmes qui transformaient chacune de mes lectures publiques en une crise de tachycardie effrénée, puis le reste de la soirée – ou de la journée, c’était selon – en une épreuve de lourdeur bradycarde… Quand le coeur ne m’arrêtait pas, pûrement et simplement, en pleine lecture, me laissant dans un univers gris où tout ce qui restait pour me permettre de m’accrocher, c’était le mot suivant écrit sur la feuille devant moi. Ça ne me faisait pas manquer mon coup. Mais c’était un obstacle de plus en plus difficile à contourner. J’ai toujours aimé lire en public. Mais c’était de moins en moins agréable.

Il y a quelques semaines, j’ai subi une opération. On m’a installé un stimulateur cardiaque, une petite machine fort efficace qui me donne du beat. Depuis, le rythme de mon coeur a disparu de ma vie. Ne me préoccupe plus. Ne m’interroge plus. N’existe plus. Ça bat et c’est tout. Assez vite et pas trop.

Si bien que pour la première fois, ce matin, je n’ai eu à me préoccuper que de la lecture de mon texte. Mon stress ne s’est pas transformé en malaise. J’ai ressenti le stress comme il doit être, normalement. Comme un moteur, une excitation, un entrain. Et j’ai pu lire en ne pensant qu’à mon texte, sans être essoufflé, sans perdre la carte.

Victoire.

Je sais que dorénavant je pourrai lire confortablement devant public. Quelle petite machine merveilleuse.

Victoire.


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