Fallait y être. L’ivresse des belles soirées. Les pantoufles de ma grand-mère sur la petite scène éclairée. Brouhaha, chaleur des entassés.
Bar à pitons, 15 décembre 2012. On m’avait invité pour faire la lecture d’un «conte inhabituel» inédit. Comme souvent, je voulais que ce soit filmé. Comme toujours dans ce cas, j’ai oublié de le demander. N’en restera que le souvenir diffus d’une sacrée belle soirée. Et ce texte de bar que j’avais écrit pour l’occasion. Faute de pouvoir m’entendre en faire la lecture, vous pouvez toujours y jeter un oeil.
Évidemment, c’était un texte écrit expressément pour une lecture publique. Beaucoup de sens passait par ses sonorités. Je vous ai fait grâce de toutes mes notes de lectures, mais vous pouvez p’t'être le lire à voix haute pour mieux l’entendre.
Ah, et au cas où ça chicoterait quelqu’un, je n’ai pas de cousine qui s’appelle Fanny.
Noël en corps
me revois
corps de jeune adolescent
quinze minutes
face à la porte d’en avant chez matante-qui-r’çoit
fait pas trop frette dehors
mais faut bin que je rentre a m’ment d’né
ça va sentir les bottes mouillées, sentir la robine,
sentir sucré aussi
pis la cannelle
sentir la cannelle de ses chandelles
sentir le parfum, celui des matantes pis des grandes occasions
pis ça va sentir gras
gras les ragoûts
gras les pâtés
sentir gras pis l’sucre ajouté
des gâteaux vanillés
y’aura plus de lumières que de coutumes
pas de coins noirs chez matante-qui-r’çoit quand a r’çoit
pas comme quand elle est tu-seule
pis on voudra don’bin me sourire
don-bin que je sois heureux
la famille, c’est gentil
pareil
han…
une fois de temps en temps, être dans son monde
c’est comme chaque fois r’venir au monde
mais c’est sûr que
ça peut être souffrant au passage
v’nir au monde
le passage: la porte
que c’est que j’m’en vas faire là
à cette époque
cette envie de hurler avant de rentrer
cette envie de me plaindre
moman, je voulais pas v’nir
cette envie de
déchirer
moi-même
déchirer de partout où ça veut me rentrer dedans
les gens gentils
les sourires de pleines dents
la famille attroupée
pis matante-qui-r’çoit
c’est Noël encore
faudra bin que j’y aille
Noël en corps
qui me rentre dedans
ça va jouer à s’arracher les cheveux
ça va se courir après
ça va se malmener
ça va se donner des becs
ça va aller, j’imagine
ça va aller
la porte ouvre
c’est matante
matante-qui-r’çoit qui a vu ma face en arrière de son rideau
ah, c’est juste toé? j’me d’mandais bin
juste moi, c’est ça
ça fait qu’y’a moi, mon corps qui rentre,
moi qui me secoue les bottes,
j’ai treize ans pis je pue la cigarette
ma mère va faire semblant
de pas le savoir
a va se tenir loin
pour pas le savoir
on me salue
y fait chaud ‘ci d’dans, sourire de pleines dents
avec tout c’qu’y’a de corps, c’est malaisant
ça r’sue dans les vitres, jusqu’à faire des grands coulisses
les enfants ont fait des dessins dans la buée
une maison, un soleil
à hauteur d’adulte, y’a un pénis
un gros membre turgescent
(j’l’aurais pas dit de même à l’époque
mais depuis
j’ai lu un peu de Victor-Lévy Beaulieu)
y’a un gros membre turgescent
c’est l’œuvre du cousin Fred probablement,
planté à côté,
drette comme un picket
y’a l’air de se demander
qui va s’en rendre compte en premier – clin d’oeil
le sapin, d’un coin du salon, est déjà tout croche
y’est lette, un artificiel, on voit sortir de la broche
à son pied, pas loin d’un ramassis de cadeaux
le corps des cousines installées là
Lysanne à genoux
un peu ronde, la chouchou
s’est enfermée ent’les écouteurs
de son baladeur jaune-étanche
depuis probablement une heure
et pis y’a
le corps de Fanny
Fanny, ça, c’est la belle cousine
t’sais, y’en a toujours une belle dans’ gang
Fanny, quinze ans, que j’ose pas aller voir
Fanny, quinze ans, qui me gêne tout le temps
Fanny, quinze ans, grimée comme une poupée
bin Fanny, quinze ans, a porte encore mal la jupe
c’tu plate : assise en indien, a montre ses bobettes
pas loin de moi, le cousin Fred boit sa frette
encore drette comme un picket
lui’tou watch les bobettes d’la cousine en jupette
au travers des corps, y’a
la table
le buffet
le décor
au bord d’la table
des têtes qui dépassent
les enfants ramassés, poussaillés, bordassés, attriqués, bin peignés, attirés par
LE buffet
les chips surtout
mais pas juste ça
ça goûte la p’tite sauce
ça aime la p’tite sauce
ça r’sauce sa carotte dans la p’tite sauce
la p’tite carotte parfaite, du plat de sauce à la p’tite bouche,
d’la p’tite bouche au plat de sauce
du plat de sauce à la p’tite bouche,
d’la p’tite bouche au plat de sauce
ça en échappe su’a nappe
là, matante-qui-r’çoit dérape
tes microbes, bebé! tes microbes,
voyons donc
on sauce pas deux fois la même carotte dans’ sauce à matante!
le cousin Fred, lubrique et chaudasse, déjà moins drette au bord d’la chaudrée qui sent le poisson, peut pas s’en empêcher :
on s’la sauce même pas une fois, la carotte dans ton plat d’sauce, hein matante!
j’vous l’ai pas dit : matante-qui-r’çoit, est vieille fille
deux-trois mononcles éméchés comprennent l’allusion
rires gras qui viennent du salon
pendant c’temps-là,
bebé baveux
abandonne sa carotte nappée sur la nappe carreautée
pis s’en va s’planter les deux doigts dans le plat d’sauce à matante-qui-r’çoit (celui qui est sur la table, là)
à l’a parlé d’la carotte
m’a l’a pas parlé des doigts
matante-qui-r’çoit est offusquée
par les propos du n’veu fièvreux
a s’en va, probablement pleurer
su’l’bord d’la ch’minée
fait semblant de brasser avec le tisonnier
les bûches noircies qui en finissent pu d’étouffer
c’est d’même qu’a s’sent, matante-qui-r’çoit
mal partie, pas facile à allumer, au bord de s’étouffer
fait p’t’être assez chaud de même, matante – le cousin Fred, a pas fini de s’amuser
ma grand-mère voit rien de tout ça, entend rien de tout ça
à dort dans chambre de matante-qui-r’çoit
est rendue bin qu’trop vieille pour veiller
pauvre grand-mère fatiguée
dans le salon où c’que sont plantées la cheminée
pis la matante éplorée
y’a le corps des mononcles échoués
du plus gros au plus p’tit y’a
Fernand, Richard, Bertrand, Bernard
Fernand c’est : 295 livres de bonheur, yes Madame, le sourire aux lèvres, un gros bol de popcorn entre les deux jambons
ça parle pas, ce Fernand-là, mais ça écoute,
c’était lui le rire gras quand on s’est moqué
de la sauce de matante qui trouvait pas sa carotte à saucer
pour une fois c’était pas lui qui mangeait la volée
faut dire que gros comme il est
le plus souvent, c’est lui qui y a goûté
Richard, lui, c’est une moustache,
une moustache qui pousse depuis le 19 février 1968,
a l’a vingt-trois ans la moustache, betôt vingt-quatre
mériterait un trophée
une moustache avec un homme en-dessous, évidemment
un homme qui prend du poids depuis à peu près la même date
à soir, amas d’bœuf charnu, ça sue et ça dort dans la berçante de matante-qui-r’çoit
la yeule grande ouverte
ça a trop bu, déjà, bin qu’trop bu
c’est d’la viande marinée
faque ça sue, ça dort dans la berçante de matante-qui-r’çoit, ça pue du souffle
c’est le brandy que ç’a apporté
la flasque
depuis que Richard dort, la yeule ouverte
c’est la main de Bertrand qui l’a ramassée
la flasque, ‘était su’l’bord de tomber
la main de Bertrand-le-flanc-mou, grand d’à terre jusque-là, toujours la tête poignée dans le lustrage
ayoye câlisse
Richard y sacre tout le temps de la même façon
ayoye câlisse
quand y s’pète la tête aux poutres
sinon c’est un corps qui s’penche su’l’monde – y peut pas faire autrement
pis y’a le corps de Bernard tassé à côté de tout ça
dans un p’tit coin, entre les coussins
court, nerveux, fermé
un désespéré
Bernard c’est le déjà mort dans sa tête
y’a l’droit d’le croire, y’a l’droit d’être là, on est bin contents
il faut juste pas y parler si on veut pas casser le party
matante-qui-r’çoit
s’essuie le bord du nez
‘retourne dans la cuisine voir ma mère pis ses autres sœurs
ça se met à chanter
ô nuit de paix, sainte nuit
je sais pu quoi faire de ma peau
j’vas m’planter à côté du picket à Fred qui m’tend une bière
je r’garde autour, pas d’mère
j’en ai le goût
je la pogne au goulot
je la cache un peu dans mon coude
au cas qu’a r’soude (la mère)
le plat de chips est fini
les enfants ramassés, poussaillés, bordassés, attriqués, bin peignés mais rendus crottés
bonyenne, ça sait pas manger
les enfants se garrochent dans l’escalier
dans pas longtemps ça va brailler
deux-trois p’tits corps tombés
ou mordus
ou grafignés
ou tordus
me souviens pu
en attendant j’suis planté là
à côté du picket à Fred qui me parle pas
nos yeux vissés dans le même trou de serrure
à l’autre bout du salon
Fanny qui m’fait un sourire
s’étire la patte : a l’sait
bang
la magie de Noël opère
ça me rentre dans l’corps en même temps que le désir
crisse c’est une cousine, mais pareil, c’t’une cousine pas pire
j’prends une autre gorgée
je m’en viens déjà gorlot
tous les muscles du corps bandés
pis c’est là que ma mère sort de la cuisine
qu’est-ce tu fais-là!
je suis gêné
me demande si elle parle de ma bouteille
ou des bobettes de ma belle cousine Fanny
pis là : j’échappe ma bière
me revois
mon corps de jeune adolescent au-dessus du dégât
ça rit gras au salon pis pas rien qu’là, dans toute la maison
Fanny aussi, rit fort
Noël me rentre dans le corps
la magie de Noël,
bin c’est de même que ça finit – tout le reste aussi
jamais r’parlé à ma cousine Fanny


C’est un court moment, très court moment, comme ce matin. C’est quand je t’ai choisie. Quand j’ai ouvert les yeux pour ne voir que ton épaule sortie de la couette. Tu sentais chaud sous la couverte et j’avais envie de t’avoir près de moi. À force de t’effleurer la nuque du regard, je t’ai sans doute chatouillée : tu t’es retournée, béate, avec ce sourire endormi qui se glisse sur tes lèvres chaque fois. La nuit avait laissé sa signature sur ton visage, des griffures roses nervurant ta joue.
Il y a quelques semaines, j’ai subi une opération. On m’a installé un stimulateur cardiaque, une petite machine fort efficace qui me donne du beat. Depuis, le rythme de mon coeur a disparu de ma vie. Ne me préoccupe plus. Ne m’interroge plus. N’existe plus. Ça bat et c’est tout. Assez vite et pas trop.


