Archives de Catégorie: départ sur l’image 2010

Départ sur l’image, Virginie Tardif


Je ne me souviens pas de tout.

Pas de tous mes jours, pas de toutes mes nuits, pas de tous les matins où il s’est levé après avoir posé sur mon front le même baiser. C’était avant qu’il ne parte.

Je ne me souviens pas des jours où les enfants se chamaillaient encore, pris dans des jeux qui les menait chaque fois sur le chemin des cris et des larmes. Je ne me souviens pas des raisons qui les faisaient pleurer.

Mais je me souviens de mes propres larmes, de chacune d’elles.

Celle qui a roulé, lourde de joie, quand mon homme a fini de construire la maison, il y a cinquante-deux ans, et deux mois exactement.

Celle qui a coulé sur chacun des enfant s qu’on m’a sorti du corps, chacun des huit a la sienne, une larme pour chaque petit être vagissant, une larme de douleur et d’enchantement. Chacun des huit a la sienne, qui retombe chaque année à pareille date, à pareille heure.

Celle que j’ai versée sur le corps de mon homme, il y a dix-sept ans, huit mois et deux jours.

Celle qui m’a réconciliée avec mon frère, même s’il était différent, il y a un an, trois mois et sept jours.

Celle que j’ai étouffée quand j’ai appris pour le fils du troisième : son petit cœur malade, son souffle court, ses cris rauques.

Je me souviens de chacune de mes larmes. Je me souviendrai de celle-ci. Que j’échappe. Qu’on ne verra pas, j’espère.

Celle-ci. Qui me vient parce que je ne me souviens pas de tout.

Parce que je ne me souviens pas.

Ce que je fais ici.

Tous droits réservés
Photo | Virginie Tardif, 2010
www.virginietardifphotographe.wordpress.com
Texte | Jean-François Caron, 2010

Note

Cette photo, qui a inspiré le texte qui l’accompagne, est diffusée dans Le carnet de flânage grâce à l’aimable collaboration de son auteure, Virginie Tardif. Dans le cadre du Salon du livre de Rimouski 2010, j’ai eu l’occasion de participer à une activité d’écriture sous contrainte plutôt stimulante, Départ sur l’image. Cinq jeunes photographes, finissants au cégep de Matane dans cette spécialité, nous ont soumis, à Laurent Chabin, Pierre Labrie et moi, des photographies desquelles il fallait s’inspirer pour écrire un court texte littéraire. Virginie Tardif était l’une d’entre eux.


Départ sur l’image, Samuel Peter


Depuis ce temps, il me manquait une partie de moi.
Chaque jour: rassembler mon corps scindé, mon corps en petites tranches découpé.
C’était : le fils. Ou l’incendie de la maison.
C’était : le déracinement, le long et pénible déracinement.
C’était : la poussière, la suie, la maudite suie, l’odeur aussi.
C’était : le froid, l’humidité, le froid, les larmes, le froid, le grésil, le froid
C’était la glace de l’eau qui a coulé sur toute ma vie en février
C’était : le froid, le fils, le froid, le long et pénible déracinement.
Depuis ce temps, il me manquait une partie de moi. Ce n’était ni la maison, ni les boîtes, ni le lieu de la maison et des boîtes. C’était le fils, resté là.

Tous droits réservés
Photo | Samuel Peter, 2010
samcagace@hotmail.com
leeumass.deviantart.com
Texte | Jean-François Caron, 2010

Note

Cette photo, qui a inspiré le texte qui l’accompagne, est diffusée dans Le carnet de flânage grâce à l’aimable collaboration de son auteur, Samuel Peter. Dans le cadre du Salon du livre de Rimouski 2010, j’ai eu l’occasion de participer à une activité d’écriture sous contrainte plutôt stimulante, Départ sur l’image. Cinq jeunes photographes, finissants au cégep de Matane dans cette spécialité, nous ont soumis, à Laurent Chabin, Pierre Labrie et moi, des photographies desquelles il fallait s’inspirer pour écrire un court texte littéraire. Samuel Peter était l’un d’entre eux.


Départ sur l’image, Rachel Jacques


Elle m’a dit : prends-moi dans tes bras prends j’en ai envie prends ce que tu veux tu vois prends ce que tu peux j’ai froid

Elle m’a dit : quand il est parti j’ai voulu pleurer quand il est parti j’ai fais mes bagages aussi quand il est parti je suis partie aussi la maison est vide sans personne dedans sans lui et sans moi sans personne pour bouger ou pour vivre ou pour frissonner

Elle m’a dit : j’ai froid que j’ai froid prends-moi tu vois bien qu’il est parti que la maison est vide que j’ai froid que j’ai marché les bras lourds de tout ça le vent sous la jupe et sur les joues et dans le col et sur la nuque et que j’ai froid

Elle m’a dit : je suis au bout de la jetée vraiment au bout de la jetée

Le silence d’alors. Le vent d’alors. Et les sternes en plongée, quelque part entre ciel et mer.

Un à un, elle a pris ses bagages pour les lancer à la flotte, me regardant toujours du même œil frondeur. J’ai pris sa main comme si nous avions été sur le point de sauter dans le vide. Et sa poigne était ferme, comme si elle n’avait pas voulu que je me lance sans elle.

Nous serions dorénavant tous les deux au bout de la jetée. Ou dans une maison vide.

Tous droits réservés
Photo | Rachel Jacques, 2010
rache_jacques@hotmail.com
Modèle | Emma Lane
Collaboration | Virginie Tardif
Texte | Jean-François Caron, 2010

Note

Cette photo, qui a inspiré le texte qui l’accompagne, est diffusée dans Le carnet de flânage grâce à l’aimable collaboration de son auteure, Rachel Jacques. Dans le cadre du Salon du livre de Rimouski 2010, j’ai eu l’occasion de participer à une activité d’écriture sous contrainte plutôt stimulante, Départ sur l’image. Cinq jeunes photographes, finissants au cégep de Matane dans cette spécialité, nous ont soumis, à Laurent Chabin, Pierre Labrie et moi, des photographies desquelles il fallait s’inspirer pour écrire un court texte littéraire. Rachel Jacques était l’une d’entre eux.


Départ sur l’image, Andrée-Anne Savoie


Je
Ferme les yeux
Revois la chambre comme elle était
Entends les bestiaux par la fenêtre entrouverte
Sens l’odeur grasse des pâtés réchauffés à la cuisine
Revois la bibliothèque près du lit, celle avec tous les vieux livres cordés
Entends les plus jeunes se chamailler dans la chambre de couture à côté
Sens l’irrépressible envie de m’étendre sur le lit
Revois grand-maman en colère
Entends ses remontrances : tu as froissé la douillette!
Me sens bien malgré tout

Je
Brise l’ordre établi
Rampe sous le lit
Joue à la poupée, avec son décor

Elle
Me fait sortir de là

Elle
M’aime

Je
Mange ses pâtés

Je
L’aime

Derrière mes yeux clos
L’ordre des choses
Chez grand-maman
Me fait du bien

 

Tous droits réservés
Photo | Andrée-Anne Savoie
www.pbase.com/asavoie
Texte | Jean-François Caron

Note

Cette photo, qui a inspiré le texte qui l’accompagne, est diffusée dans Le carnet de flânage grâce à l’aimable collaboration de son auteure, Andrée-Anne Savoie. Dans le cadre du Salon du livre de Rimouski 2010, j’ai eu l’occasion de participer à une activité d’écriture sous contrainte plutôt stimulante, Départ sur l’image. Cinq jeunes photographes, finissants au cégep de Matane dans cette spécialité, nous ont soumis, à Laurent Chabin, Pierre Labrie et moi, des photographies desquelles il fallait s’inspirer pour écrire un court texte littéraire. Andrée-Anne Savoie était l’une d’entre eux.


Départ sur l’image, Marie-Hélène Martel


Je m’appelle André. Quarante-sept ans. Bon boulot, belle maison, beau char. Une vie un peu plate, quoi. Me séparer n’aura rien amélioré. Surtout que, depuis, je n’arrive plus à rejoindre les enfants.

Quand ils sont là, rien ne va. Je me sens tout nu. J’ai froid. Je ne suis plus à ma place. L’amour, j’imagine, ce n’est pas pour moi.

J’ai trois enfants. Il y a Jean-François, Marie-Pier et Anne-Sophie, la petite dernière, toujours un peu à part des deux autres, toujours à leur tourner le dos. Et tous les trois qui s’appliquent, chaque jour que leur amène la vie, à faire comme si je n’existais pas. J’ai essayé, pourtant. Je les ai invités à la maison pour Noël. C’était beau. C’était bon. Ça piaillait, ça ricanait, ça se chamaillait comme dans le temps. Mais c’était hors de moi. Je les regardais de loin, ma cigarette, mon verre de vin.

J’ai trois enfants. Quand ils sont là, c’est comme un spectacle qui se déroule devant mes yeux. Comme un aquarium qu’on observe calmement. Chaque fois, je voudrais plonger, les rejoindre. Mais alors, je me sens tout nu. J’ai froid. Je ne suis plus à ma place.

Je m’appelle André. Quarante-sept ans. J’ai trois enfants que je ne connais pas.

Tous droits réservés
Photo | Marie-Hélène Martel, 2010
marienkaffer@hotmail.com
Texte | Jean-François Caron, 2010

Note

Cette photo, qui a inspiré le texte qui l’accompagne, est diffusée dans Le carnet de flânage grâce à l’aimable collaboration de son auteure, Marie-Hélène Martel. Dans le cadre du Salon du livre de Rimouski 2010, j’ai eu l’occasion de participer à une activité d’écriture sous contrainte plutôt stimulante, Départ sur l’image. Cinq jeunes photographes, finissants au cégep de Matane dans cette spécialité, nous ont soumis, à Laurent Chabin, Pierre Labrie et moi, des photographies desquelles il fallait s’inspirer pour écrire un court texte littéraire. Marie-Hélène Martel était l’une d’entre eux.


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