Je le disais dans un autre billet, le webzine larecrue.net m’a choisi comme recrue du mois d’octobre. J’ai donc dû répondre au questionnaire de la recrue, que je transcris ici.
1. Avez-vous écrits d’autres types de textes avant de vous tourner vers le roman ?
J’ai aussi publié de la poésie. En 2006 paraissait Des champs de mandragores (aussi à la Peuplade). C’était un appel humaniste halluciné où je traitais des difficultés vécues dans le milieu de la culture ainsi que des lacunes démocratiques importantes symptomatiques du désintérêt populaire répandu… J’y faisais aussi un rapport entre la beauté esthétique et la laideur conventionnée, jouant de contrastes irréconciliables. Cette façon de chercher le beau là où personne ne l’attend plus fait d’ailleurs partie de ma démarche depuis ce temps.
Plus récemment, en septembre 2010, j’ai publié aux éditions Trois-Pistoles un nouveau recueil de poésie. Celui-ci est en quelque sorte une parenthèse dans ma production. J’ai choisi d’y faire un témoignage poétique à propos d’une expérience vécue – c’est le récit poétique d’un père qui se penche sur le corps malade de son fils, de la même façon qu’une génération de nationalistes de la première heure voit défaillir leur rêve d’avoir un pays. Du coup, j’en profite pour parler d’un nouvel eugénisme à repousser, celui de l’image de la perfection devenue une quête sociale de premier plan.
Enfin, j’ai été pendant cinq ans rédacteur en chef de Voir Saguenay – Alma, publication pour laquelle j’ai aussi agi comme chroniqueur pendant quatre ans. Ma chronique a d’ailleurs été pour moi un bel exercice de style. Si le choix du sujet a toujours été d’une grande importance, je me suis souvent amusé à jouer avec les mots, à introduire des séquences de narration, à expérimenter différentes stratégies rédactionnelles. L’intérêt n’était donc pas autant de dénoncer que de rendre esthétique le rapport à différentes problématiques culturelles, sociales ou politiques.
2. Avez-vous un rituel d’écriture ?
Ce n’est pas un rituel au sens où on l’entend le plus souvent – je n’ai pas l’habitude de commencer mes journées par un marathon matinal d’écriture comme le fait par exemple Hervé Bouchard (Mailloux, Parents et amis sont invités à y assister, Harvey). J’admets toutefois qu’il m’arrive de profiter du calme de la fin de soirée pour prendre un verre de rouge et écrire quelques lignes, ne serait-ce que pour profiter d’un instant de bien-être dans le silence post-apocalyptique de la maisonnée, quand les garçons sont enfin couchés.
Ce qui se rapproche toutefois le plus d’un rituel dans ma pratique, c’est cette tendance que j’ai d’écrire à voix haute. C’est-à-dire que je narre à haute voix tout ce que j’écris, comme si j’en faisais lecture à quelqu’un, jusqu’à ce que j’arrive à me mettre le texte en bouche sans que la langue ne me fourche. Ainsi, pour Nos échoueries, je peux affirmer avoir relu chaque passage et chaque chapitre une multitude de fois, au point où j’en sais quelques passages par cœur.
Cette pratique me permet d’avoir une trame narrative qui colle véritablement à mon souffle. Elle me vient de l’habitude que j’ai d’écrire en prévision de soirées de poésie et d’autres événements publics me demandant de prendre le micro. J’ai par exemple été membre pendant plusieurs années du mouvement saguenéen de création sous contraintes 3REG, qui exige la production bimensuelle d’un nouveau texte à présenter en public. Ce fut une école remarquable. Je participe aussi régulièrement à des événements comme les soirées des Poèmes animés (des événements plutôt «trash», contrairement à ce que laisse penser leur intitulé bon enfant) ainsi que les Nuittes de poésie au Saguenay.
3. Quel serait, pour vous, le point de départ de l’écriture (une anecdote, un personnage, un thème, une thèse, etc.) ?
À la source de Nos échoueries… Un jour, j’ai découvert dans les documents de mon beau-père un tapuscrit datant de plusieurs années… Mon beau-père avait travaillé plusieurs années dans un foyer de personnes âgées. Un jour, un vieil homme bénéficiant de ses services lui a demandé s’il voulait faire avec lui le tour de la Gaspésie – ce qu’il tenait à faire avant de mourir. Mon beau-père a pris congé et l’a emmené avec lui. Tout au long du voyage, le vieil homme a pris des notes, qu’il a ensuite tapées à la machine – pour la postérité! Si le document en question n’avait pas de valeur littéraire remarquable, il demeurait pour moi l’important symptôme d’un désir de transmission qui serait très riche en inspiration. Le vieil homme est devenu Pierre Saint-Pierre, que le personnage principal de mon roman voudra faire voyager… d’une façon toute différente.
Plusieurs anecdotes ou faits divers viennent nourrir mon travail de rédaction. Toutefois, comme pour l’exemple de la création de Pierre Saint-Pierre, ils ne se retrouvent pas tel quel dans mon texte. Dans tous les cas, je refuse de me soumettre au réel. S’il y a une chose qu’il faut préserver dans l’écriture de fiction, c’est bien la liberté qu’elle nous permet.
4. Comment entrevoyez-vous la tension entre forme et fond ? Vous êtes plutôt préoccupé par le style ou par le propos ?
On dit que Nos échoueries est un roman poétique. Pourtant, j’avais surtout envie de raconter des histoires. Ce n’est pas que je veuille renier l’aspect poétique de ce que j’écris. Je jette sans aucun doute un regard poétique sur ce qui m’entoure. Mais ce n’est pas un objectif.
Dans La fin de l’homme, Daniel Bélanger a chanté « La poésie est là tout autour/fragile, fragile, eh puis c’est fini/ la beauté dispose et n’a besoin de personne ». C’est ça. La poésie est là, je n’ai pas l’impression de l’inventer. Je la lis dans ce que je vis, dans ce dont je parle, dans ce que je raconte. Elle s’impose.
5. Quelle importance accordez-vous au narrateur et à la forme narrative ? Ils allaient de soi ou résultent d’une recherche ?
Dans Nos échoueries, la narration a ceci de particulier que le personnage principal s’adresse, par l’intermédiaire de la deuxième personne, à la femme qu’il a laissée derrière lui pour retourner dans son village natal. Il s’agit donc d’une deuxième personne hallucinée, puisque la femme à qui il s’adresse n’est pas véritablement présente avec lui. Il lui parle comme on se parle à soi-même, dans un rapport méditatif à la vie.
Cette pratique narrative n’est évidemment pas fortuite. Il faut dire que j’ai fait une maîtrise en études et création littéraires à l’Université du Québec à Chicoutimi, et mon mémoire portait justement sur la portée identitaire de l’utilisation de la deuxième personne en narration. J’ai donc expérimenté cette pratique pendant quelques années… Et elle demeure présente même aujourd’hui dans ce que j’écris.
6. Quand vous êtes dans une période de doute qui paralyse votre rituel d’écriture, que faites-vous pour favoriser le démarrage ?
J’ai souvent besoin du paysage. Pas pour écrire ce paysage, mais pour me sentir assez bien pour écrire. Je suis plutôt du genre contemplatif – j’imagine que ce doit être évident avec ce que j’écris. Tout ça pour dire que, quand vraiment j’en ai besoin, je retourne passer un moment au bord du fleuve, question de me ressourcer. Mais alors, j’ai toujours le fleuve de travers dans la gorge pendant quelques semaines…
7. Outre la littérature, quelles autres formes artistiques vous intéressent?
J’ai des intérêts très variés. Le travail que j’ai effectué comme rédacteur en chef de Voir Saguenay – Alma m’obligeait à une grande polyvalence (qu’on parle de théâtre, de littérature, de musique actuelle ou d’arts visuels). J’ai aussi abordé les arts contemporains et la performance artistique pour d’autres publications (par exemple Vie des arts et Le Sabord). Pour moi, il faut non seulement lire pour écrire, mais aussi être confronté à différentes pratiques artistiques choquantes ou bouleversantes. Je déteste le confort. Pour chaque pas qu’on fait, il faut ce moment de déstabilisation…
8. Avez-vous fait lire votre manuscrit à des proches avant sa publication ? Vous inquiétez-vous de leur regard sur votre œuvre ?
J’ai effectivement fait lire Nos échoueries à un cercle de lecteurs proches avant de le faire parvenir à la Peuplade. J’avais choisi trois personnes en fonction du propos du roman, mais aussi selon leur capacité de réfléchir au-delà de ce que j’ai écrit. Je devais aussi avoir la certitude qu’ils sauraient être critiques, qu’ils se sentiraient capables de me faire des commentaires constructifs. C’est souvent le plus difficile : savoir être critique. Je ne me suis pas trompé car l’expérience a été particulièrement riche pour moi. Je n’hésiterais pas à leur faire confiance à nouveau.
9. Êtes-vous un inconditionnel du papier ? Comment percevez-vous l’arrivée du livre électronique ?
Je ne doute absolument pas que le livre électronique s’accaparera une partie grandissante du marché du livre. Je lis moi-même à l’écran régulièrement, et l’idée de me procurer une liseuse me traverse régulièrement l’esprit. Toutefois, j’aurai toujours un intérêt particulier pour le livre traditionnel – à condition que les maisons d’édition en prennent soin.
À la Peuplade, les auteurs ont la chance de collaborer avec des artistes en arts visuels faisant leur propre lecture du manuscrit pour proposer des œuvres qui, tout en respectant leur démarche, amèneront une autre couche de sens au manuscrit. C’est une prise de position éditoriale qui rend les ouvrages de la Peuplade reconnaissables entre tous. Une pratique qui m’a toujours plu, même bien avant que je n’imagine être publié à la Peuplade.
Pour Nos échoueries, c’est un artiste originaire de Sayabec, Simon-Pier Lemelin, qui a signé la couverture. Quant à Des champs de mandragores, on trouve sur sa couverture (en première et en quatrième) deux œuvres du peintre almatois Julien Boily.
10. Y a-t-il une citation que vous pourriez considérer être votre maxime? Quel conseil donneriez-vous à ceux qui ont l’ambition d’écrire et aimeraient être publiés ?
«Chaque histoire a sa langue propre. Le grand défi, quand on en commence une, c’est de trouver la bonne voix pour raconter. Le bon langage. Tant de choses en dépendent. Il faut que le lecteur y croie, c’est la première condition. Quoi qu’on raconte, il faut que le lecteur y croie. Il faut que ce soit vrai. Cela n’a rien à voir avec la réalité, pas du tout. Ce n’est qu’une question de langage. Toute la vérité d’une histoire se trouve dans les mots que l’auteur emploie pour la raconter.»
(Marie-Christine Bernard, in Mademoiselle Personne)