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Je pense que oui.


Dormirai pas de la nuit.
Ouvert une bouteille de rouge.
Laisse grésiller le feu dans le poêle grand ouvert, c’est chaud et orange derrière la grille.
Je t’ai vue légère. Légère comme jamais.
Eu peur que tu prennes le bord du vent. T’étais belle, vraiment. Dans le brouillard des larmes qui étouffait ce que je voyais de toi. T’étais belle, habillée en mou, avec ton sourire des grandes histoires.
J’ai bu du rouge et un peu de ton enthousiasme. Ça goûtait tellement bon.
Elle sera vendue, tu crois? Vendue pour vrai?
Je pense que oui, que t’as dit. Je pense que oui. On va aller chez le notaire au début de mai.
Maudit que je t’aime. T’as tellement l’air de comprendre ces affaires-là. Les affaires, là, celles que je comprends jamais. Celles auxquelles je crois jamais. Sérieux, tout ce que je sais, là, c’est que ça fait juste moins mal, tout d’un coup. T’sais. Depuis que tu m’as dit que tu penses que oui. Qu’elle sera vendue. Vendue pour vrai.

Dormirai pas de la nuit. Ça fait deux ans qu’on dort plus, de toute façon.

Dormirai pas de la nuit. Je vais te regarder dans ce bleu clair de la lune éclatée sur la dernière tempête répandue.
Dormirai pas. Vais te coller.

Maudit que j’vas être bin.


La dernière lettre du Père Noël


Cher Matisse,

Je me souviendrai toujours de l’enfant que tu as été, si calme et si tranquille. Je disais toujours à ma chère Fée des Glaces : «Lui, il est sage avant l’âge, c’est une grande âme!». J’ai toujours su que toute ta vie tu aurais une riche imagination. Jusqu’ici, je ne me suis pas trompé. Il est si beau de te voir écrire comme ton père, inventer de belles histoires d’aventures…

Lors de ta première nuit de Noël, alors que tu n’étais encore qu’un petit bout d’homme, je me souviens que je me suis penché sur ta couchette, dans ta chambre toute jaune, et je t’ai trouvé tellement beau que je suis resté de longues minutes à te regarder. J’ai posé ma main sur ton front et, t’en souviens-tu? Tu as ouvert les yeux, et tu m’as vu. Lorsque tu m’as souri, j’ai su à quel point tu étais un garçon brillant, comme si tu avais dans chaque œil une belle parcelle d’étoile.

Il y a plusieurs années que je t’observe et que je m’informe à ton sujet. Plusieurs pensent que la magie de Noël ne vient qu’en décembre. Quand je te vois créer toutes tes histoires, je sais à quel point la magie est présente dans tout ce que tu fais. Et je suis bien fier de voir que d’autres que moi savent porter cette magie. C’est important. Le monde en a besoin.

Tu es un petit malin, toi. J’ai eu beaucoup de chemin à faire pour te trouver, avec les années. Charny, Saguenay, Québec, même Cuba et maintenant Sainte-Béatrix… Tu m’en as fait voir, du paysage! Mais je suis bien heureux de tout cela. Moi aussi, j’aime beaucoup le voyage et la nouveauté. Je ne serais pas devenu le Père Noël si ce n’était pas le cas, n’est-ce pas?

Aujourd’hui, tu es devenu bien grand. À ton âge, malheureusement, bien des enfants ont cessé de croire en moi, aux lutins, au Pôle Nord… Tu n’es pas obligé de les convaincre de mon existence. Tu sais bien, au fond de toi, ce qui est vrai et ce qui ne l’est pas. Le reste importe peu.

Ce Noël est sans doute le plus important pour toi. Car c’est celui ou tu passes du côté des plus grands. Tu sais, beaucoup d’enfants, chaque année, s’ajoutent à ma longue liste. Mes lutins n’arrivent à fabriquer des cadeaux que pour les plus jeunes, même si parmi les plus grands garçons et les plus grandes filles, il en reste toujours qui seraient assez sages pour mériter leur place sur ma longue liste.

Tu sais, il faut grandir. Parfois c’est triste, mais devenir grand apporte aussi de nombreux avantages dont tu profiteras avec le temps. Tu te rendras compte que tes parents et d’autres encore m’ont beaucoup aidé à vous gâter, ton frère et toi. En passant du côté des grands, tu peux devenir aussi l’un de mes complices, si tu le veux bien. J’aurai sans doute besoin de toi pour que ton frère et les autres enfants continuent de croire à la magie de Noël et à l’importance de l’imagination. Ton aide sera toujours très précieuse pour moi. Comme l’a été l’aide de tes parents, jusque-là.

N’hésite pas à faire sourire les autres enfants pour Noël, à leur raconter des histoires. Même si elles ne sont pas toutes «vraiment vraies», ces histoires, même si tu en inventes quelques-unes… Ce n’est pas si grave. L’important, c’est de rendre les autres heureux. Vraiment, c’est tout ce qui importe. Parce qu’au fond, c’est ça, la magie de Noël.

Cher Matisse, je veux que tu saches que je t’aime très fort, que tu auras toujours une grande place dans mon cœur et dans mes souvenirs. J’ai été très heureux de te connaître, et je le serai d’autant plus si tu acceptes d’être l’un de mes complices.

Passe un très beau Noël avec tes trois gros chiens, ton chat, tes oiseaux, et toute ta famille.

Prends bien soin de toi et de ceux que tu aimes.

Ton Père Noël


Contes inhabituels: Noël en corps


Fallait y être. L’ivresse des belles soirées. Les pantoufles de ma grand-mère sur la petite scène éclairée. Brouhaha, chaleur des entassés.

Bar à pitons, 15 décembre 2012. On m’avait invité pour faire la lecture d’un «conte inhabituel» inédit. Comme souvent, je voulais que ce soit filmé. Comme toujours dans ce cas, j’ai oublié de le demander. N’en restera que le souvenir diffus d’une sacrée belle soirée. Et ce texte de bar que j’avais écrit pour l’occasion. Faute de pouvoir m’entendre en faire la lecture, vous pouvez toujours y jeter un oeil.

Évidemment, c’était un texte écrit expressément pour une lecture publique. Beaucoup de sens passait par ses sonorités. Je vous ai fait grâce de toutes mes notes de lectures, mais vous pouvez p’t'être le lire à voix haute pour mieux l’entendre.

Ah, et au cas où ça chicoterait quelqu’un, je n’ai pas de cousine qui s’appelle Fanny.

Noël en corps

me revois
corps de jeune adolescent
quinze minutes
face à la porte d’en avant chez matante-qui-r’çoit

fait pas trop frette dehors
mais faut bin que je rentre a m’ment d’né

ça va sentir les bottes mouillées, sentir la robine,
sentir sucré aussi
pis la cannelle
sentir la cannelle de ses chandelles
sentir le parfum, celui des matantes pis des grandes occasions

pis ça va sentir gras
gras les ragoûts
gras les pâtés
sentir gras pis l’sucre ajouté
des gâteaux vanillés

y’aura plus de lumières que de coutumes
pas de coins noirs chez matante-qui-r’çoit quand a r’çoit
pas comme quand elle est tu-seule

pis on voudra don’bin me sourire
don-bin que je sois heureux

la famille, c’est gentil
pareil
han…

une fois de temps en temps, être dans son monde
c’est comme chaque fois r’venir au monde
mais c’est sûr que
ça peut être souffrant au passage
v’nir au monde

le passage: la porte
que c’est que j’m’en vas faire là
à cette époque
cette envie de hurler avant de rentrer
cette envie de me plaindre
moman, je voulais pas v’nir
cette envie de
déchirer
moi-même
déchirer de partout où ça veut me rentrer dedans
les gens gentils
les sourires de pleines dents
la famille attroupée
pis matante-qui-r’çoit

c’est Noël encore
faudra bin que j’y aille
Noël en corps
qui me rentre dedans

ça va jouer à s’arracher les cheveux
ça va se courir après
ça va se malmener
ça va se donner des becs
ça va aller, j’imagine
ça va aller

la porte ouvre
c’est matante
matante-qui-r’çoit qui a vu ma face en arrière de son rideau

ah, c’est juste toé? j’me d’mandais bin

juste moi, c’est ça
ça fait qu’y’a moi, mon corps qui rentre,
moi qui me secoue les bottes,
j’ai treize ans pis je pue la cigarette
ma mère va faire semblant
de pas le savoir
a va se tenir loin
pour pas le savoir

on me salue
y fait chaud ‘ci d’dans, sourire de pleines dents
avec tout c’qu’y’a de corps, c’est malaisant
ça r’sue dans les vitres, jusqu’à faire des grands coulisses

les enfants ont fait des dessins dans la buée
une maison, un soleil

à hauteur d’adulte, y’a un pénis
un gros membre turgescent
(j’l’aurais pas dit de même à l’époque
mais depuis
j’ai lu un peu de Victor-Lévy Beaulieu)
y’a un gros membre turgescent
c’est l’œuvre du cousin Fred probablement,
planté à côté,
drette comme un picket
y’a l’air de se demander
qui va s’en rendre compte en premier – clin d’oeil

le sapin, d’un coin du salon, est déjà tout croche
y’est lette, un artificiel, on voit sortir de la broche
à son pied, pas loin d’un ramassis de cadeaux
le corps des cousines installées là
Lysanne à genoux
un peu ronde, la chouchou
s’est enfermée ent’les écouteurs
de son baladeur jaune-étanche
depuis probablement une heure

et pis y’a
le corps de Fanny
Fanny, ça, c’est la belle cousine
t’sais, y’en a toujours une belle dans’ gang
Fanny, quinze ans, que j’ose pas aller voir
Fanny, quinze ans, qui me gêne tout le temps
Fanny, quinze ans, grimée comme une poupée
bin Fanny, quinze ans, a porte encore mal la jupe
c’tu plate : assise en indien, a montre ses bobettes

pas loin de moi, le cousin Fred boit sa frette
encore drette comme un picket
lui’tou watch les bobettes d’la cousine en jupette

au travers des corps, y’a
la table
le buffet
le décor

au bord d’la table
des têtes qui dépassent
les enfants ramassés, poussaillés, bordassés, attriqués, bin peignés, attirés par
LE buffet
les chips surtout
mais pas juste ça

ça goûte la p’tite sauce
ça aime la p’tite sauce
ça r’sauce sa carotte dans la p’tite sauce
la p’tite carotte parfaite, du plat de sauce à la p’tite bouche,
d’la p’tite bouche au plat de sauce
du plat de sauce à la p’tite bouche,
d’la p’tite bouche au plat de sauce
ça en échappe su’a nappe

là, matante-qui-r’çoit dérape

tes microbes, bebé! tes microbes,
voyons donc
on sauce pas deux fois la même carotte dans’ sauce à matante!

le cousin Fred, lubrique et chaudasse, déjà moins drette au bord d’la chaudrée qui sent le poisson, peut pas s’en empêcher :

on s’la sauce même pas une fois, la carotte dans ton plat d’sauce, hein matante!

j’vous l’ai pas dit : matante-qui-r’çoit, est vieille fille

deux-trois mononcles éméchés comprennent l’allusion
rires gras qui viennent du salon

pendant c’temps-là,
bebé baveux
abandonne sa carotte nappée sur la nappe carreautée
pis s’en va s’planter les deux doigts dans le plat d’sauce à matante-qui-r’çoit (celui qui est sur la table, là)
à l’a parlé d’la carotte
m’a l’a pas parlé des doigts

matante-qui-r’çoit est offusquée
par les propos du n’veu fièvreux
a s’en va, probablement pleurer
su’l’bord d’la ch’minée
fait semblant de brasser avec le tisonnier
les bûches noircies qui en finissent pu d’étouffer
c’est d’même qu’a s’sent, matante-qui-r’çoit
mal partie, pas facile à allumer, au bord de s’étouffer
fait p’t’être assez chaud de même, matante – le cousin Fred, a pas fini de s’amuser

ma grand-mère voit rien de tout ça, entend rien de tout ça
à dort dans chambre de matante-qui-r’çoit
est rendue bin qu’trop vieille pour veiller
pauvre grand-mère fatiguée

dans le salon où c’que sont plantées la cheminée
pis la matante éplorée
y’a le corps des mononcles échoués

du plus gros au plus p’tit y’a
Fernand, Richard, Bertrand, Bernard

Fernand c’est : 295 livres de bonheur, yes Madame, le sourire aux lèvres, un gros bol de popcorn entre les deux jambons
ça parle pas, ce Fernand-là, mais ça écoute,
c’était lui le rire gras quand on s’est moqué
de la sauce de matante qui trouvait pas sa carotte à saucer
pour une fois c’était pas lui qui mangeait la volée
faut dire que gros comme il est
le plus souvent, c’est lui qui y a goûté

Richard, lui, c’est une moustache,
une moustache qui pousse depuis le 19 février 1968,
a l’a vingt-trois ans la moustache, betôt vingt-quatre
mériterait un trophée
une moustache avec un homme en-dessous, évidemment
un homme qui prend du poids depuis à peu près la même date
à soir, amas d’bœuf charnu, ça sue et ça dort dans la berçante de matante-qui-r’çoit
la yeule grande ouverte
ça a trop bu, déjà, bin qu’trop bu
c’est d’la viande marinée
faque ça sue, ça dort dans la berçante de matante-qui-r’çoit, ça pue du souffle
c’est le brandy que ç’a apporté

la flasque

depuis que Richard dort, la yeule ouverte
c’est la main de Bertrand qui l’a ramassée
la flasque, ‘était su’l’bord de tomber
la main de Bertrand-le-flanc-mou, grand d’à terre jusque-là, toujours la tête poignée dans le lustrage

ayoye câlisse

Richard y sacre tout le temps de la même façon

ayoye câlisse

quand y s’pète la tête aux poutres
sinon c’est un corps qui s’penche su’l’monde – y peut pas faire autrement

pis y’a le corps de Bernard tassé à côté de tout ça
dans un p’tit coin, entre les coussins
court, nerveux, fermé
un désespéré
Bernard c’est le déjà mort dans sa tête
y’a l’droit d’le croire, y’a l’droit d’être là, on est bin contents
il faut juste pas y parler si on veut pas casser le party

matante-qui-r’çoit
s’essuie le bord du nez
‘retourne dans la cuisine voir ma mère pis ses autres sœurs
ça se met à chanter

ô nuit de paix, sainte nuit

je sais pu quoi faire de ma peau
j’vas m’planter à côté du picket à Fred qui m’tend une bière
je r’garde autour, pas d’mère
j’en ai le goût
je la pogne au goulot
je la cache un peu dans mon coude
au cas qu’a r’soude (la mère)

le plat de chips est fini
les enfants ramassés, poussaillés, bordassés, attriqués, bin peignés mais rendus crottés

bonyenne, ça sait pas manger

les enfants se garrochent dans l’escalier
dans pas longtemps ça va brailler
deux-trois p’tits corps tombés
ou mordus
ou grafignés
ou tordus
me souviens pu

en attendant j’suis planté là
à côté du picket à Fred qui me parle pas
nos yeux vissés dans le même trou de serrure
à l’autre bout du salon

Fanny qui m’fait un sourire
s’étire la patte : a l’sait

bang

la magie de Noël opère
ça me rentre dans l’corps en même temps que le désir
crisse c’est une cousine, mais pareil, c’t’une cousine pas pire

j’prends une autre gorgée
je m’en viens déjà gorlot
tous les muscles du corps bandés
pis c’est là que ma mère sort de la cuisine

qu’est-ce tu fais-là!

je suis gêné
me demande si elle parle de ma bouteille
ou des bobettes de ma belle cousine Fanny
pis là : j’échappe ma bière

me revois
mon corps de jeune adolescent au-dessus du dégât
ça rit gras au salon pis pas rien qu’là, dans toute la maison
Fanny aussi, rit fort

Noël me rentre dans le corps
la magie de Noël,
bin c’est de même que ça finit – tout le reste aussi

jamais r’parlé à ma cousine Fanny


Écrire à la tronçonneuse


Lui forcer la main.

Lui forcer la main, juste un peu, juste assez, parce que je sens, parce que je sais que ce sera bon.

Elle fait la moue, fait celle qui dort, fait celle qui n’entend pas, celle qui n’entendra rien, peu importe le ton de la voix, peu importe la conviction, peu importe les fleurs plein la gueule. Elle tourne le dos, son dos blanc, canari des mers qui affleure.

Oui, il arrive qu’elle ne veuille pas, ne veuille rien savoir. Et il m’arrive de trouver qu’elle a bien raison. Au fond, ce n’est pas parce qu’on a le temps, ce n’est pas parce qu’on est là tous les deux, face à face et en silence, qu’il faut nécessairement le faire.

Son argument percute.

être libre, c’est aussi pouvoir ne rien faire

Mais il y a ces jours où je sens, ou je sais qu’il faut pousser.
Forcer.

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secouer le mélange avant de le mettre dans le réservoir / démarrer la tronçonneuse / si le réservoir n’est pas vide à la fin d’une coupe, surtout ne pas le vider, le laisser pour éviter le désamorçage / au début de la coupe, vider le réservoir et le remplir immédiatement avec le mélange agité

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Hier matin, le motif était parfait. Une invitation pour le bois.

«mets tes bottes, mon homme
cale ta tuque sur tes oreilles
enfile ta vieille froque carreautée, habille-toi chaud
viens prendre le bois, mon fils est là: on va bûcher»

Sentir l’irrémédiable de ces trois mots:

on
va
bûcher

J’avais dit oui au vieux Pierre. Je devais les mettre, mes bottes. Tout le reste aussi. Et à 10h, prendre le bois. Avec lui, le vieux Pierre, et avec le fils du vieux Pierre. Mais juste avant de partir, je me suis penché sur elle. Qui se laissait encore désirer. Ne voulait pas que je la touche. Frissonnait à la moindre approche. J’avais toutes les raisons du monde de la planter là. De foutre le camp. De prendre le bois. De faire le déserteur.

Mais hier matin, je lui ai forcé la main.

Seul avec elle dans mon salon, j’ai secoué le mélange. Rempli le réservoir. Démarré.

J’ai écrit. De la grosse ouvrage.

  1. Tout un plan pour une série jeunesse en gestation depuis plus d’un an. Le prologue, qui circonscrit cet univers déjà bien ficelé. Et des bribes de plusieurs chapitres. Il suffit maintenant de savoir redémarrer sans étouffer le moteur.
    Il suffit toujours de savoir redémarrer sans étouffer le moteur.
  2. Du théâtre. Un projet qui parle de liberté, justement. De bois aussi. D’air qu’on respire. D’air qu’on se donne. Comme quoi tout ça est pris dans le même morceau. Tout ça est une même chair.

Aujourd’hui, je saigne de n’avoir pas bûché avec le vieux Pierre, ça se répand, flaque mate, calme dégât. L’abandon qui fait le plus mal, c’est celui dont on est responsable. Mais il y aura d’autres occasions.
Le bois continue de pousser.

Moi aussi.


Un roman à rebours


À la recherche de ces papiers importants qui ont bien l’air de n’être nulle part, je trouve tout, sauf ce que je cherche.

Je trouve: les premières ébauches de mes romans, pas des manuscrits à proprement parler, mais des impressions annotées. Ratures, intuitions, corrections. Traits vifs. Barbouillages. C’est un peu de moi, du temps où ces romans étaient encore vivants, encore mouvants.

Retrouvé Rose Brouillard, le film, quand ça portait encore d’autres titres – ça en a porté plusieurs.

Retrouvé cet instant important où j’ai compris la structure que devait prendre tout le projet, avec des didascalies et toutes ces voix. Écrit à la va-vite, à l’encre rouge, avec trois points d’exclamation. Didascalies!!!

Retrouvé aussi ces citations qui auraient pu se trouver en début de roman. C’était avant que je choisisse celle de Perrault, «Les pays prennent naissance dans la mémoire, et la mémoire ne manque pas d’imagination.»

J’avais accumulé, au fil du temps et des lectures, ces quelques extraits qui continuent de faire écho au récit. Mais il faut bien choisir, n’est-ce pas.

«C’est dans le brouillard qu’une rencontre est belle.» David Portelance (Fred Pellerin)

«We are all captives of the picture in our head – our belief that the world we have experienced is the world that really exists.» – Walter Lippmann

«L’Histoire est un produit de l’amnésie.» – Siri Hustvedt

«Nous cherchons toujours une personne alors qu’il y en a plus d’une, plusieurs voix discordantes dans un seul corps.» – Siri Hustvedt

«Dans toutes les sociétés, les imaginaires ne sont jamais individuels mais, la plupart du temps, nourris de représentations collectives constituant ce qu’on pourrait appeler les racines d’un individu.» – Renaud Dumont


Cher Gabriel


Je sais bien que ce combat te dépasse. Que ce n’est pas seulement le tien, mais celui de dizaines de milliers d’étudiants qui ne sont ni plus beaux, ni plus fins, ni plus intelligents que toi. Je t’ai entendu, j’ai bien compris, contrairement à d’autres à qui tu dois le répéter plus souvent qu’autrement.

Je sais que ce conflit ne devrait pas être personnalisé, tu as bien raison de le répéter. Que les luttes qui sont menées par des petites vedettes de passage ne valent pas celles qui sont tenues par ces masses solidaires et anonymes qui se soudent pour le bien commun. Tu as raison. Vous avez raison.

C’est tout de même à toi que j’ai envie d’écrire, ce soir.

Cher Gabriel.

Parce qu’ils t’ont nommé. Ils te pointent. Ils n’y comprennent vraiment rien, à ce respect que tu gardes pour les étudiants dont tu portes la parole. Engoncés qu’ils sont dans l’armure du vedettariat à cinq cennes qui les fait jubiler de devenir ministres, ils oublient l’essence même de l’engagement politique. Ils sont toute une trâlée de cette génération à l’avoir oublié, on dirait bien.

Alors ils t’ont nommé, te pointent, te crucifieraient presque derrière le trône du Président de leur Assemblée. Comme si on pouvait croire un seul instant que le problème pouvait se résumer à ton nom, comme si le répéter allait permettre de régler le conflit.

C’est pour cette raison que je me permets de te nommer aussi, que je m’adresse à toi personnellement. Parce que tu es ce jeune homme fougueux, ce fervent orateur qu’on apprend à connaître, que je reconnais de tout coeur, mais surtout parce que tu es celui sur lequel ils déversent leur fiel et le suc amère de leur incompréhension.

La vérité, c’est que ça leur fait peur de voir un p’tit gars comme toi, un p’tit cul de 21 ans, capable de leur tenir tête, sans broncher. Et si ça leur fout la chiasse à ce point, c’est parce que toi et les tiens, vous incarnez leur pire cauchemar: ils voient à quel point l’éducation peut être dangereuse pour le socle où ils se boulonnent à la queue leu leu, d’une élection à l’autre. C’est justement ça le plus beau:  tu n’es pas le seul. J’ai tâté un peu de vos manifestations, juste assez pour vous trouver beaux, pour être fier de vous autres – tu excuseras, j’espère, ce ton sans doute trop paternaliste, mais c’est ça que je ressens. De la fierté. Ça doit venir de cette passion qui vous anime. De la profondeur de votre réflexion. Et du respect que vous avez les uns pour les autres. Vous faites plaisir à voir. Et vous redonnez confiance dans l’avenir.

Voilà, je voulais juste te rappeler que tu n’es pas tout seul. Qu’il n’y a pas que les étudiants de ton association avec toi. C’est sûr que je suis juste un petit écrivain caché dans le fond du bois, ma voix ne vaut pas plus que celle d’un autre. Mais ma voix, sans le savoir, tu la portes aussi, quand tu prends la parole. Vous le faites tous, quand vous sortez dans la rue.

Si tu veux bien être mon porte-parole aussi, juste pour un instant, dis aux tiens à quel point je vous trouve beaux de vous tenir debout. Vous donnez le goût d’en faire autant. Je ne sais pas ce que vous gagnerez, ce que vous perdrez, à la fin de ce conflit. Vous ne vous en sortirez sans doute pas indemnes. Mais eux non plus, ne s’en sortiront pas indemnes.

Et qu’importe ce qu’ils diront, vous allez changer le Québec. Vous êtes déjà en train de le faire.Vous êtes nos fils, nos filles à tous. Et vous changez le monde.

Gabriel, des fois, j’ai peur pour toi. Je t’ai vu fatigué, fustigé, menacé, rester toujours impassible. Sauf que derrière ce calme remarquable, je vois encore un jeune homme. Et je pense souvent à ce jeune homme. Fais attention à toi.

J’ai peur aussi pour les autres. Pour Martine, pour Léo, bien sûr, mais pour ces milliers d’autres qui restent anonymes, à chanter dans la rue, à tenir le fort de notre démocratie, à se faire gazer, matraquer, bousculer, crier des insultes. J’ai peur de me réveiller demain matin sur le cadavre d’un de nos enfants. Ce serait la pire tragédie qui soit.

Faites attention à vous autres. Ce n’est qu’un combat. Il y en aura d’autres. Le monde aura encore besoin de vous.

Bien à toi, cher Gabriel. Et à demain.

À demain.

 

Jean-François Caron
écrivain

 


De nouveau, les lettres d’octobre


Malade.

Pas de cachette: je suis malade. Rien de bien grave, mais long un peu à rétablir, disons. On m’a donné un quelconque narcotique pour endormir la douleur – et le gars avec, lui qui supporte mal ce genre de choses.

Quand tu es malade, tu t’attends à trouver le bonheur dans : un bouillon qui te replace l’estomac; plus jeune, ta mère qui se penche sur toi et pose sa main fraîche sur ton front, pas tant pour savoir si tu es fiévreux que pour te faire sentir qu’elle est là pour toi; plus vieux, ta blonde qui vient doucement se blottir contre ton dos pendant la nuit, qui arrive à te faire du bien même en dormant. C’est vrai que c’est quelque chose comme du bonheur, y’a pas à dire. Ma blonde pis tout le reste.

Me revois hier soir, avachi sur le divan comme je l’ai trop été depuis 8 jours. Je venais de m’enfiler la médecine prévue, et les vapes commençaient à me prendre enfin la tête pour faire disparaître mon corps dans l’arrière-monde. Rien à voir avec le bonheur, ça c’était juste du soulagement. C’est après qu’il est venu, le bonheur. Coup de téléphone comme un coup de théâtre : il s’agit de cette délicieuse comédienne, Marie-Joanne Boucher, que le Grand Texte a fait se pointer dans ce chapitre de ma vie. Je me perds un peu dans ce que je lui ai répondu, mais le résultat est le même. Samedi soir, en ouverture d’un spectacle bénéfice du PQ, au coeur du petit village de Sainte-Béatrix, elle lira mes Lettres d’octobre. En introduction des Charbonniers de l’enfer.

C’est un peu ça le bonheur. Quand le monde a l’air de se concentrer sur le nombril de ce corps qui te fait mal, que t’arrives plus à penser à autre chose qu’à toi, même avec beaucoup de volonté. Mais que le téléphone te rappelle qu’il y a quelque chose comme un pays qui attend de venir. Pis que tu peux peut-être faire quelque chose, toi aussi.

T’sais, t’avais dit quelque chose de même, justement, dans tes lettres d’octobre. (Pour ceux qui voudraient se souvenir des lettres et qui ne seront pas au village ce samedi, je les reproduis plus bas.)

Ma plus grande tristesse, c’est que je ne serai pas présent pour assister à l’événement. Mais c’est pour un autre grand bonheur. Je dois me rendre à Chicoutimi pour le festival Mots et merveilles et mon lancement saguenéen de Rose Brouillard, le film où je dois faire moi-même des lectures publiques.

Les Lettres d’octobre

5 octobre 2009

Damir, mon petit lion du Nord,

Tu m’as entendu te le dire, ou le dire dans ton dos, derrière toi, tourné vers ta mère. C’est peut-être lui qui va nous faire un pays. Je l’ai répété souvent. Une petite phrase lancée comme ça, sans prétention, sans vouloir faire de pression. Tu n’as que deux ans. Tu as le temps d’apprendre…

Mais t’es un p’tit gars tellement fort. Quand tu liras ça, peut-être que tu l’auras oublié. Peut-être cette cicatrice sur ton thorax ne voudra plus dire grand chose. Pour moi elle restera la marque de ton caractère, l’exemple à suivre, le symbole de tous ces combats pour lesquels je devrai me tenir debout afin de faire honneur au courage dont tu as fait preuve.

Aujourd’hui, je le dis avec légèreté. Nous sommes passés au travers, toi le premier. Les deux premières années de ton existence, tu les as consacrées à te battre pour survivre. Pour survivre pour vrai. Rien à voir avec notre langue, notre culture ou une quelconque prétention populaire… Je parle de ta vie.

Il y a un an, tu te faisais opérer à coeur ouvert. Le lendemain, tu étais debout dans ta couchette chromée d’hôpital, tu te démenais comme un beau diable pour tenter de faire tomber les barreaux qui te contraignaient à ton carré de matelas.

Tu es passé au travers. T’en souviens-tu? Tu es passé au travers. Maintenant, t’es un petit bonhomme droit comme un mât, effronté, indomptable. Et ça me rend fier. Vraiment fier.

Aujourd’hui, t’es une tornade, tu as ce caractère bouillant que je n’ai jamais eu. Tu ne t’en laisses imposer par personne, et même si nous tenons notre bout, tu es déjà revendicateur, enflammé, intenable. C’est pour ça que souvent, quand d’un côté je joue mon rôle de père et  que je contiens tes sautes d’humeur, je me tourne vers ta mère et lui répète la même phrase, toujours la même: C’est peut-être lui qui va nous faire un pays…

Si j’ai senti le besoin de t’en parler, c’est que je me suis rendu compte récemment que cette petite phrase était troublante. J’ai compris que si je la répéte tellement souvent, c’est peut-être que j’ai abdiqué, déjà. Pourtant, si je ferme ma gueule, même toi, tu ne le verras pas ton pays. Même avec ton caractère de chiot conquérant. Même avec tes rugissements de lion du Nord. Même avec ton tempérament bouillant, ton énergie inépuisable…

J’ai compris que jouer mon rôle de père, c’est aussi suivre les traces de ceux qui ont été mes propres pères. Comme eux autres, il faut que je me lève.

Si je veux que tu le vois ce pays, je ne dois pas me taire. Si je veux que tu le vives ce pays, je dois faire ma part. Si je veux que ce soit toi qui nous fasses un pays, il faut que je prépare le terrain.

Tu sais, je vous aime plus que tout, ton frère et toi. Vous êtes déjà un peu ma part pour ce pays-là. Mais ma responsabilité ne s’est pas éteinte avec votre naissance. Je voulais que tu saches, Damir, que je suivrai ton exemple. Comme toi, mes cicatrices seront signes de courage. Comme toi, je me relèverai, et ferai tout pour que tombent les barreaux qui me retiennent.  Et j’en sortirai tempête. On n’aura jamais vu pire bourrasque. Et peut-être que quelqu’un, quelque part, se dira C’est peut-être lui qui nous fera un pays.

Demain je pars pour la guerre / Avec mon grand chien qui aboie / Des cailloux plein ma gibecière / Et à mon côté gauche le droit.

Damir, quand tu te lèveras demain – je n’en doute pas – j’espère que j’aurai laissé quelques traces derrière moi qui pourront te donner le goût d’avancer. Et si ton frère, le calme après la tempête, trouve les mots pour faire loi, et s’il sait rêver assez pour donner une nouvelle dimension à notre combat, je serai le plus choyé des pères.

À demain, fils. À demain.

29 octobre 2009

Fiston, mon p’tit lion du Nord,

J’ai eu envie de te dire. Te dire encore. Le ciel est tellement bleu quand la neige est blanche. Il n’y a qu’en octobre que ça peut arriver. Quand on ne l’a pas encore souillée. Quand on sait qu’elle fondra avant d’être sale.

Le ciel est tellement bleu quand la neige est blanche. C’est ce que je me disais en te voyant partir avec ton petit bagage à l’épaule en soufflant des nuages autour de toi. Tu t’arrêtais à chaque pas pour gratter le sol de tes petits doigts. Tu t’en es mis plein la bouche, tu en as lancé devant toi, tu en as piétiné d’excitation. Et je t’ai trouvé beau.

C’est comme ça que je le vois sans qu’il existe, ce pays que je veux pour toi. C’est un enfant excité, fragile, à qui tout peut arriver. Un enfant que j’ai envie de voir grandir, de voir exister, pour vrai. J’ai peur, parfois, qu’on l’abandonne avant, cet enfant fougueux, dans les traces de ses parents, quelque part sur un sentier nival.

Toi, je ne te laisserai pas tomber. Mon p’tit lion du Nord. Je te laisserai grandir et avancer, je te laisserai manger de la neige, lancer des glaçons, sous un ciel plus bleu que d’ordinaire. Mais je ne te laisserai pas tomber.

Avance. Fais tes traces, toi aussi. Un chemin vers le haut, toujours vers le haut, jusque tout en haut de la côte. Peut-être que c’est moi qui suivrai tes traces. Là où le ciel est encore plus bleu quand la neige est blanche.

Merci, mon p’tit lion du Nord. Je passe une belle journée.


Poète en danger


Ça sent la chicane dans la maison. Pas d’école pour les gars: voilà que règne un calme tout à fait relatif pour travailler.Entre les commentaires à venir de la directrice littéraire de La Peuplade (à propos de mon prochain roman, Rose Brouillard, le film) et les différents projets qui me quêtent leur part d’attention, je ne sais de toute façon plus où donner de la tête.

Eh puis, je suis encore perdu quelque part au Saguenay. J’y suis allé faire un tour pour bruncher avec les écrivains membres de l’APES (Association professionnelle des écrivains de la Sagamie), la dernière fin de semaine. Sur le chemin du retour, les danseuses de poudre m’ont ébloui: ça se bougeait tempête pour m’en mettre plein la vue. Ces moments de solitude comme il y en a d’autres. De ceux qui absorbent. Ce temps, disparu entre Chicoutimi et Sainte-Béatrix.

Je n’ai presque pas écrit sur la route. C’est rare.

Généralement, je grafigne des phrases toutes croches et des mots disparates sur les quelques pages d’un cahier. Résultat: j’y retrouve des palimpsestes de paragraphes au plomb et à l’encre où des vers du prochain recueil s’emmêlent avec des phrases vouées à quelque fiction, parmi des épaisseurs de pensées diverses, de mots empilés et tortillés.

avant l’approche
murailles serties
de tessons où se déchirent les projecteurs
de barbelés pour saigner les lumières
murailles à retraverser

toujours
refaire à rebours
pour se souvenir du chemin
de tout le chemin
- et des mots
parmi les morts tillés

les barbares liés
aux points qui empêchent
les phrases les textes
de révéler
encore
de révéler

ce qu’il y a de souffert
.

Je n’ai presque pas écrit, sur la route.

La radio allumée pour rien me rabâchait les mêmes nouvelles que je n’avais pas écoutées plus tôt, qui me faisaient l’écho d’une indicible/ininscriptible expérience. Même en augmentant le volume, c’était vain. La lectrice de nouvelles de Radio-Canada criait pour rien pendant ses parenthèses. L’animateur de l’émission régulière en défaisait autant, détricotant le sens de ses interventions en s’époumonant malgré lui. Je le sentais presque impatient, à mesure, presque exaspéré, presque se disant "il va finir par comprendre quelque chose, une phrase, qu’importe", alors que je tournais la roulette qui lui donnait plus forte intonation, qui lui donnait de la puissance au souffle.

Le silence aurait été pareil. C’était entre moi et moi qu’avait eu lieu le décrochage.

J’étais: absent, seulement.

J’étais: sans aucune concentration possible, pris en-dehors de l’habitacle, dans le vide du paysage qui se déchirait pour me saler la vue. Et même lorsqu’il s’est calmé, le paysage, j’étais encore dedans, proche de ce vide que nous sommes tous. Eh merde, ce vide. Là où je me retrouve.

Je n’ai presque pas écrit, sur la route. Pourtant, c’est là que j’en étais le plus près. De l’écriture.

Je sais que j’y arriverai. À effacer le point qui empêche la phrase de révéler. Cette souffrance, ce souffert par le monde que je veux vivre et partager.
Que je sois poète en danger.

Ça sent la chicane dans la maison. Les gars sont tranquilles, pourtant. C’est entre moi et moi que ça se passe. C’est toujours ainsi.


Une bouteille de pinot


Je viens d’ouvrir une excellente bouteille de rouge, vous voulez goûter?

Cet après-midi, nous sommes allés patiner, toute la famille. C’était la première fois pour mon plus jeune, même la première fois que nous faisions ça avec le plus vieux, en fait, même s’il était déjà allé par lui-même avec des amis. C’était un très beau moment à partager. Nous en avons vraiment profité, tout le monde ensemble.

C’est sûr qu’au cours des dernières semaines, j’ai été moins disponible pour mes gars. J’ai beaucoup travaillé sur mon nouveau roman. Jour et nuit, en fait. Mon éditeur voulait pouvoir le lire pendant le temps des Fêtes. Quand un éditeur te dit ça, tu te forces un peu, quand même… Il se montre intéressé à peut-être le publier au printemps. On verra. Quand il l’aura lu.

Je me disais, aujourd’hui: me semble que ma vie va être vide, maintenant que le roman est terminé. Ça fait deux ans que je travaille dessus, . C’est sûr que j’ai quelques idées pour un autre, mais tant que celui-là n’est pas publié, il est un peu hasardeux de me lancer dans un nouveau. Il faudra que je le relise, que j’apporte des corrections… Bref, je n’aurai pas la tête au suivant tant que celui-là ne sera pas sous presse.

En revenant de l’aréna, on est arrêtés à notre casier postal. Une enveloppe en provenance du Conseil des arts et des lettres du Québec. En septembre, j’avais fait une demande de bourse pour un nouveau projet de recueil de poésie. Dans l’enveloppe, c’était clair que j’avais une réponse.

La lettre cachetée coincée sous la cuisse, nous avons fait un petit détour sur le rang. L’amoureuse de mon histoire était allée marcher avec les chiens pendant la semaine. Le paysage est à couper le souffle, elle avait bien raison. Il y a là des montagnes insoupçonnées…

En arrivant, il fallait encore partir une petite braise. Les -13 degrés centigrades dehors tenaient  notre vieille maison dans leur étau: fallait redonner un coup de chaleur. Et tandis que ma blonde faisait semblant de ne pas être trop intriguée, et tandis que les enfants avaient commencé à se courir après dans la salle à manger, j’ai attrapé l’enveloppe entre le pouce et l’index et suis allé me cacher dans le salon assombri par l’après-midi sans soleil.

J’ai décacheté.

Je l’ai eue. Une nouvelle bourse. Pour écrire un recueil de poésie. Qui me permettra de rester à la maison pour me consacrer à l’écriture. Plusieurs mois encore.

Je suis retourné à la S.A.Q. du village. Me suis acheté une excellente bouteille de pinot noir. Que je viens d’ouvrir.

Vous n’êtes pas là. Mais c’est comme si vous y étiez pour y goûter aussi.


Un drôle de vieil homme


C’est un drôle de vieil homme, mon nouveau voisin. Soixante-quinze ans, mais il a l’air d’un quinquagénaire en forme. En fait, je suis obligé d’admettre qu’il est plus en forme que je ne le suis: il bûche, fend à la hache et corde ses vingt-cinq cordes de bois par année pour chauffer sa maison, une ancienne grange devenue tour à tour moulin à scie, bar, relais de motoneiges et maison unifamiliale. Il va chercher tout ce bois sur ses lots en face, ses vingt-cinq cordes de bois. Ses lots: un paquet d’arpents de bois debout sur un sol accidenté. Qu’il connaît bien, extrêmement, depuis trente ans qu’il les sillonne.

C’est un drôle de vieil homme, patient et affable, qui répond à toutes mes interrogations. Il est de bon conseil, alors j’en profite. Sa femme et lui nous ont même fourni les numéros de téléphone les plus importants pour survivre dans un rang de bois – ça va des producteurs d’agneau, de lapin ou de courges jusqu’au ramoneur de cheminée, en passant par le déneigeur. Pendant que j’étais au salon du livre de Saguenay, il nous a même fait livrer du bois de chauffage. Un monticule de bûches m’attendait au retour.

C’est un drôle de vieil homme qui a appris presque par hasard que je suis un auteur. Sans doute par gentillesse, sa conjointe m’a acheté mes deux derniers livres, que je leur ai dédicacés à tous les deux. Je ne pensais plus, ensuite, en entendre parler.

Cet après-midi, mon Monsieur Pierre, c’est son nom, il est venu nous voir alors qu’on travaillait sur le terrain. Sourire en coin. On ramassait les feuilles de la cour. Dans un rang boisé, c’est plutôt ridicule, effectivement. Mais quand on a deux chiens gros comme ça, qui font des étrons gros comme ça, et qu’on risque de marcher dedans à tout moment, les feuilles mortes n’ont pas grand chose de romantique, il faut admettre.

Sauf qu’il ne venait pas pour se moquer. Son prétexte: nous emmener faire le tour de notre lot à bois, pour nous montrer ses limites. Sa véritable motivation: ces quelques secondes où nous nous sommes retrouvés seuls tous les deux. Il avait lu Vers-hurlements et barreaux de lit. Avait besoin de me dire à quel point il avait été touché. M’a dit que je n’avais pas des mains d’écrivains. Je crois que c’était un compliment.

J’ai été ému pendant toute notre randonnée. Il le savait, j’en suis persuadé. Tenant par la main mon plus jeune fils comme s’il était son propre descendant. Il devait bien se douter que j’avais le coeur en bouillie.

Il nous a enseigné les balises. Les essences, aussi. Montré les chênes les plus fiers, les merisiers, les quelques hêtres, les "belles" érables "grosses" de-même. Pointé la cabane à sucre en ruines. Raconté le chemin de 1890, l’établissement, les anciens bâtiments.

Dans la foulée de cette visite toute familiale, je lui ai demandé de m’apprendre. À bûcher. Pour le chauffage.

Il a accepté avec un plaisir évident.

De tout coeur, j’espère qu’il aura le temps.


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