Archives Mensuelles: mai 2012

Monologue: T’sais, quand ça goûte un peu amer


Si ça va? Bin oui, ça va. Sauf que ma jeune chienne a un cancer inopérable pis ça r’garde pour qu’a parte avant l’vieux. C’lui-là, on s’y serait attendu un peu, t’sais, avec la raideur des pattes quand il revient du bois d’en face, pis avec le voile blanchâtre qu’il a dans l’oeil, itou, pis avec le poil qui’i grisonne dans face. T’sais, c’lui-là, c’est vrai, on s’y serait attendu, mais pas elle, pas ma grosse fille.

Pas ma seule fille.

J’sais bin qu’c'est con. C’est juste un chien, pis j’ai pas le droit de dire ça, qu’c'est ma fille. Mais sérieux, quand j’ai farmé ma gueule, quand j’ai pris su’moé de jamais en avoir de fille à moé, c’est un peu su’elle que j’ai j’té l’amour en trop qui m’restait dans le corps. J’sais bin qu’c'est juste un chien pis que ç’a rien à voir. C’est justement un peu ça l’problème. Si c’tait pas juste un chien, y’a rien qui s’rait trop cher pour la soigner, même sans savoir, t’sais, sans savoir si ça va marcher. Mais là, c’est juste un chien. J’peux la r’garder vivre, j’peux la gâter, j’peux m’dire que c’est pu grave si a fait c’qu’a veut. Mais j’peux pas m’endetter, j’peux pas r’virer ma vie de tou’es bords, pas pour ça. On l’a fait pour plus important, t’sais, on l’a fait pour mon fils. Mais pour ma grosse fille, on l’f'ra pas, ça s’fait pas. Ça s’fait juste pas.

Ah, pis aussi, j’t'ai pas dit, y’a ma laveuse, c’t'une affaire qui nous avait coûté cher, t’sais, après l’incendie, on s’tait dit, une belle frontale, on va prendre quelq’chose de qualité, pour pas que ça nous lâche dans les mains, on va être clairés pour une coupl’d'années, bin ma laveuse, j’t'ai pas dit, la porte est arrachée, t’imagines-tu? La porte est arrachée. J’sais pas ce qui a pu arriver. Peut-être mon plus jeune qui aurait essayé de grimper. Y’aurait pas fait ça pour mal faire.

Je te comprends de te farmer la yeule, c’est vrai qu’y'a rien a dire.

Pis t’sais-tu l’pire, t’sais-tu quoi? J’ai comme pas vraiment les moyens qu’i’ faut pour régler des affaires de-même autrement qu’en gossant d’quoi. J’vas mettre d’la colle, j’pense, pis j’vas espérer. J’ai fait ça toute ma vie, faque j’vas l’faire encore, j’vas mettre d’la colle pis j’vas espérer. Parce que pour le reste, c’est sûr, j’ai pas les moyens. Parce que vois-tu, j’t'en parle pas souvent, mais la maison, là, celle à Chicoutimi, t’sais, la belle maison, bin est toujours pas vendue. ‘est vide, ‘est frette, a’l'étouffe dans le silence qui y grouille dans l’dedans, tu l’connais, c’est c’te silence rongeur, c’t'à cause de lui que tu t’farmes la yeule, encore.

Faque c’est ça. Tu veux savoir si ça va? Ouais. Ouo-ouais. Ça va. Mais ça goûte un peu amer, t’sais.

C’est ça. Ça va comme ça goûte, t’sais, quand ça goûte un peu amer.


Se réveiller…


SE RÉVEILLER sur le caps lock pour se rendre compte que ce n’était pas un cauchemar.
Être assailli par une nuée de colères qui picossent et craillent dans le bruissement des déplumés.

se réveiller en forme de colère
sur le caps lock
dans le rythme du libéralisme à coups de hache
dans l’orage tueur d’espoir
se réveiller noyé d’avance
cigüe politique, à la chaudière dans nos gorges étouffées et serrées
individualisme forcé
à coups de matraque, l’individualisme
pour que ça nous rentre bien dans la tête
dans les yeux
jusqu’à ce que ça nous sue par les pores
individualisme salé
haïr le matin et la nuit d’avant
jusqu’à se lever debout dans un champ de jambettes
où les boucliers sont les tambours
d’enfants qui jouent au soldat
et dans ce rythme harassant de répression scandée
se réveiller dans un cauchemar en caps lock:
devoir annoncer ça à ses fils

annoncer ça
à mes fils

on ne se rend pas compte
avant de l’avoir annoncé à ses fils

pleurer devant eux


À bas les masques


Je reçois ce matin une lettre d’opinion de Victor-Lévy Beaulieu qui prend position contre les agissements des corps de police dans le dossier de la crise étudiante, ainsi que contre le projet de loi du maire Gérald Tremblay pour interdire le port du masque pendant une manifestation sur le territoire de Montréal.

LE FASCISME AU BOUT DE LA MATRAQUE
PAR VICTOR-LÉVY BEAULIEU

«Depuis que les étudiants sont en grève, le pouvoir politique, les autorités policières et les « généraux » des escouades anti-émeute n’ont pas cessé de nous dire quel travail admirable policiers et escouades anti-émeute accomplissent « avec discipline, discernement et sans user de force excessive » », selon les mots mêmes du directeur de la Sûreté du Québec. Sauf quelques exceptions, les journalistes, commentateurs et chroniqueurs se sont rangés du côté de ce qu’ils ont appelé la nécessité de faire respecter la loi et l’ordre quand on vit en démocratie.

On a déjà oublié comment la violence a commencé : par des bidons d’essence soi-disant trouvés par la police devant les maisons de certains ministres, de faux cocktails Molotov lancés à l’intérieur des bureaux du gouvernement et des tas de briques jetés sur les rails du métro de Montréal. Les autorités policières et le pouvoir politique ont immédiatement associé les étudiants à ces actions « terroristes » et promis d’arrêter promptement les coupables de ces actions. Ce qui devrait nous sembler curieux, c’est que les autorités policières sont restés depuis absolument silencieuses là-dessus et, à ma connaissance, aucun journaliste ne s’est inquiété de la chose.

Mais l’effet de ces actions « terroristes » se sont rapidement répandus dans la population, particulièrement auprès des personnes plus ou moins âgées dont les sondages faits auprès d’elles révèlent ceci : les soins de santé et la sécurité à tout prix sont leurs priorités. Dans les foyers et les centres d’accueil qu’ils habitent, les gens préfèrent vivre comme des prisonniers (portes extérieures et intérieures fermées à clés 24 heures par jour, couvre-feu et gardien de sécurité en permanence), de sorte que leur univers est celui d’un camp concentrationnaire. La moindre violence dont ils entendent parler les remplit de terreur.

Aussi faut-il poser la question : les premiers actes de violence commis devant les maisons des ministres, leurs bureaux et dans le métro, de qui sont-ils l’œuvre? Des étudiants, des casseurs ou de la police elle-même? Ça ne serait pas la première fois qu’elle se livrerait ainsi à la provocation dans les conflits syndicaux!

Des dirigeants de la Sûreté du Québec et des escouades anti-émeute ont avoué devant les caméras de télévision que plusieurs de leurs agents avaient infiltré le milieu étudiant, aussi bien dans leurs assemblées que dans leurs manifestations. Posons donc une deuxième question : la première pierre lancée dans une vitrine de magasin l’a été par qui? Il est tout de même curieux qu’avec tous les moyens dont elles disposent, les forces policières n’aient pu remonter à ce premier casseur.

Il est aussi curieux que la Sûreté du Québec et les escouades anti-émeute, qui fichent depuis des années les membres des groupes radicaux, les ont d’abord laissé agir en toute impunité. Doit-on comprendre qu’elles se sont servi d’eux pour mieux avoir recours à une force excessive dans le but d’apeurer aussi bien les manifestants qu’une population qui mange mou et pense mou?

Tandis qu’on nous montrait à la télévision ces terribles images de policiers matraquant sans discernement des étudiants qui ne faisaient que crier des slogans, le directeur de la Sûreté du Québec déclarait que ses policiers et ses escouades anti-émeute « ne faisaient pas un usage excessif de la violence ». Sagement réfugié au quartier-général de ses troupes, ce n’était évidemment pas lui qu’on matraquait!

En regardant ces images et en entendant le directeur de la Sûreté du Québec, je me suis souvenu de ce jour où Maurice « Mom » Boucher a été arrêté. Ce criminel, responsable de plusieurs meurtres (dont ceux d’enfants et de gardiens de prison), est sorti de chez lui, escorté gentiment par des policiers dont certains lui ont même demandé des autographes! Et quand Maurice « Mom » Boucher est monté dans l’auto patrouille, un policier lui a délicatement mis la main sur la tête pour qu’il ne heurte pas le cadre de la portière! Qu’est-il advenu de ces policiers qui ont transgressé le code de la déontologie policière? Je ne crois pas qu’on en ait beaucoup parlé par la suite.

À mon avis, cela est fort éclairant sur notre système policier : quand nos escouades ont affaire à des bandits armés que rien n’arrête, surtout pas l’assassinat, ça file plutôt doux dans les quartiers-généraux de nos casernes! Mais quand on a devant soi de simples étudiants, on peut les gazer, leur lancer à bout portant des grenades assourdissantes, leur tirer au hasard des balles de caoutchouc, les poivrer à trois pieds de distance et les matraquer férocement comme s’ils étaient les pires gangsters qui soient!

À quoi cela tient-il? Pourquoi certains policiers acceptent-ils de faire partie d’une escouade anti-émeute? Comment les choisit-on? Quelle formation leur donne-t-on?

Quand je suis allé vérifier la chose sur le site web de la Sûreté du Québec, une surprise m’attendait : était hors d’usage l’onglet « Pelotons d’intervention », qui est la façon élégante que la SQ a de nommer ses escouades anti-émeute. Le lendemain de la manifestation de Victoriaville, une autre surprise m’attendait : non seulement l’onglet « Pelotons d’intervention » était-il hors d’usage, mais il avait complètement disparu de l’écran radar de la SQ.

Dans une communication faite à l’Université de Montréal sur le Troisième sommet des Amériques (avril 2001), Jean-Pierre Poirier de la Sûreté du Québec nous révèle que l’objectif ultime que l’on vise dans la formation des policiers qui feront partie des escouades anti-émeute est L’EFFICACITÉ (l’emploi des majuscules est de lui). Au fond, peu importe comment on s’y prend, c’est l’efficacité qui prime.

En 2004, le Code criminel du Canada a été réformé, notamment pour encadrer cette fameuse efficacité, autant chez les policiers que chez toute personne ayant autorité dans notre société :

« Il incombe à quiconque dirige l’accomplissement d’un travail ou l’exécution d’une tâche ou est habilité à le faire de prendre les mesures voulues pour éviter qu’il n’en résulte de blessures corporelles pour autrui. »

Malgré les recherches que j’ai entreprises, aucun policier ni aucun membre des escouades anti-émeute n’ont été poursuivis au nom de l’article 217.1 du Code criminel. Est-ce à dire qu’ils n’ont jamais rien à se reprocher? Que pas un seul parmi eux n’abuse du pouvoir qu’il a? Ce sont de bons pères de famille comme nous tous, a déclaré un représentant de la Sûreté du Québec après la manifestation de Victoriaville. De bons pères de famille sans doute, mais pourquoi deviennent-ils membres des escouades anti-émeute? Une première réponse : la paie qui est substantiellement plus élevée que ce qu’ils toucheraient s’ils étaient de simples policiers, et les alléchants bénéfices marginaux qui vont avec. Demandez à ces policiers qui sont leurs héros.

Gandhi? Le Dalaï-lama? Ça serait plutôt Rambo, Terminator, Captain America ou Man of Steel. Psychologiquement, leur entraînement de soldat, nous dit encore Jean-Yves Major, leur apprend « le pur respect des ordres et de la ligne de commandement ». Autrement dit, le policier d’une escouade anti-émeute ne doit pas penser : ça réfléchit mal quand on est costumé et armé comme le sont Terminator et Man of Steel. On aura beau avoir reçu la meilleure des formations, il n’en demeure pas moins que personne ne peut être soldat s’il n’a pas en lui, sous le vernis de son éducation, une violence certaine. Les soldats américains en Irak et en Afghanistan en ont fait la preuve absolue.

Depuis le début de la grève étudiante, les escouades anti-émeute l’ont aussi démontré : faire gicler du poivre de Cayenne en plein visage d’un manifestant qui se tient à quatre pieds de vous vous rend imputable selon l’article 217.1 du Code criminel; être au volant d’une auto patrouille et foncer à toute allure sur un groupe de manifestants (comme cela a été le cas à Victoriaville) vous rend imputable selon l’article 217.1 du Code criminel; lancer à ce point des gaz irritants sur des manifestants qu’on a failli (toujours à Victoriaville) évacuer l’hôtel où se tenait le congrès du Parti libéral, est imputable selon l’article 217.1 du Code criminel; utiliser des bombes assourdissantes et des balles de plastique (jugées trop dangereuses par les Américains, ce qui est tout dire), est imputable aussi selon l’article 217.1 du Code criminel.

Pourtant, à la conférence de presse donnée par la Sûreté du Québec le 15 mai dernier, aucun journaliste n’a fait état de l’article 217.1 du Code criminel. Quant à la Sûreté du Québec, elle a affirmé que les citoyens qui se croyaient lésés par les interventions des escouades anti-émeute pouvaient porter plainte dans le cadre du Code de déontologie policière.  Évidemment, le porte-parole de la SQ a oublié de mentionner le décret 357-2012 du gouvernement du Québec du 4 avril dernier (autre hasard?) qui rend les procédures des plaintes présentées si compliquées et si bureaucratiques qu’il faut être vraiment naïf pour croire qu’un citoyen peut en bout de ligne avoir gain de cause, et d’autant plus que les policiers y sont en même temps juges et parties.

Depuis le début de la grève étudiante (qui est légale, rappelons-le), les média radiophoniques et télévisuels ont fait appel abusivement à tous ces prétendus experts issus des corps policiers qui n’ont cessé de faire l’éloge des escouades anti-émeute. Tous ces prétendus experts ont admis que les organisations étudiantes étaient infiltrées par des espions, qu’on les trouvait aussi au cœur des manifestations, que la majorité des membres des groupes radicaux étaient fichés depuis longtemps. Pourquoi alors les a-t-on laissé agir? Par stratégie? Pour que les manifestations étudiantes déraillent et qu’on puisse faire avaliser par cette grande partie de la population qui mange mou et pense mou toutes les actions de la police et des escouades anti-émeute?

Les sondages nous disent que cette stratégie a été fort efficace. Le dangereux sénateur Boisvenue voudrait qu’Ottawa punisse de dix ans de prison toute personne portant un masque dans une manifestation! L’hystérique maire de Montréal présentera vendredi prochain un « règlement anti masque » qui va interdire à tout manifestant d’avoir le visage couvert, par un masque, une cagoule ou… un simple foulard! L’hystérique maire de Montréal semble encore ignorer que les étudiants se sont mis à porter masques, cagoules et foulards pour assurer leur sécurité face à des escouades anti-émeute qui les poivraient et les gazaient de façon éhontée.

Souvenons-nous qu’au milieu des années 1960, cet autre maire hystérique que fut Jean Drapeau avait fait adopter un règlement anti-manifestations, règlement qui fut jugé anticonstitutionnel, et ne put donc être appliqué. Celui que propose l’hystérique maire de Montréal ne contrevient-il pas à nos chartes des droits et libertés et, bien loin de protéger les citoyens pacifiques, ne donne-t-il pas encore plus de pouvoir arbitraire à un système policier qui en a pourtant déjà trop?

Si ce règlement absurde devait être adopté, je m’engage, au nom de la liberté qui est le gage de la démocratie, à faire tout ce que je pourrai pour mettre en échec une telle initiative, y compris le recours aux tribunaux. J’invite donc toutes celles et tous ceux qui craignent pour l’avenir de notre démocratie à manifester activement leur désaccord. Devant l’injustice, l’iniquité et l’abus du pouvoir, on n’a pas le droit de rester les bras croisés. L’injustice, l’iniquité et l’abus du pouvoir sont les portes qui nous mènent tout droit au fascisme.»

Victor-Lévy Beaulieu


Parfait petit manuel pour recriminaliser l’avortement


Il y a deux ans presque jour pour jour (le 20 mai 2010, alors que le Parti Conservateur était encore à la tête d’un gouvernement minoritaire), j’étais encore rédacteur en chef pour feu Voir Saguenay/Alma, et je publiais cette chronique où je présentais le "Parfait Petit Manuel pour recriminisaliser l’avortement en quatre étapes faciles".

Ça fait presque mal de voir à quel point j’ai été lucide.

Voter, c’est acheter

Pour nous convaincre de consommer de façon plus responsable, on nous a répété depuis plusieurs années la même marotte: acheter, c’est voter. La première fois qu’on l’entend, celle-là, on la trouve brillante. Puis, on finit par la trouver redondante.

Ça n’empêche pas que c’est vrai. Acheter – que ce soit ou non un produit culturel -, c’est en même temps encourager le vendeur, le producteur, et peut-être le réseau, si l’achat est fait dans un point de service qui est en même temps le maillon d’une grande chaîne s’adonnant à l’intégration verticale.

Il faut aussi admettre que l’argument a une portée réelle. Il responsabilise. Chaque petit geste devient important.

La sagesse populaire disait encore, il n’y a pas si longtemps, que «c’est avec des cennes qu’on fait des piastres». Eh bien voilà, même un achat de quelques sous peut faire la différence, voire contribuer à la richesse de celui qu’on encourage. Parce qu’avec nos cennes, il fait des piastres. Et quand on achète quelque chose de vraiment pas cher, eh bien, on a ce pour quoi on a payé. Ni plus, ni moins.

Nouveau principe

Depuis quelque temps, on comprend mieux un autre principe – en fait, c’est littéralement en train de nous péter dans le front.

Voter, c’est acheter.

Quand on a élu un gouvernement conservateur, même s’il est minoritaire – c’est encore heureux -, il faut bien s’attendre à ce qu’il gouverne en suivant des principes conservateurs. Parce qu’après la pluie le beau temps. Et parce que la nuit suit le jour. Et parce que 1 plus 1 égale toujours 2. Et que le fruit ne tombe jamais loin de l’arbre.

Qu’on ne se surprenne pas, donc, que la droite morale fasse des acrobaties à la une des journaux comme à la colline du Parlement ou devant les cliniques d’avortement. Non plus qu’on se remette à parler d’euthanasie, voire de peine de mort. Quand nous avons voté pour des bleus, nous avons acheté leur discours.

En fait, on se retrouve avec ce pour quoi on a voté. Ni plus, ni moins.

Guider vers la droite

Pour le plaisir et pour réfléchir, voici le Parfait Petit Manuel pour recriminaliser l’avortement en quatre étapes faciles.

1 – Voter

D’abord, vous élisez un candidat conservateur. Je sais, ce n’est pas de bon ton. Le meilleur moyen pour vous prémunir contre le sentiment d’exclusion qui pourrait en découler est de prévoir comment vous pourrez vous justifier de l’avoir fait.

Pas évident, je vous l’accorde. Si vous êtes chanceux, votre candidat conservateur aura été impliqué dans votre milieu, et vous pourrez toujours vous excuser d’avoir voté pour quelqu’un plutôt que pour un parti.

Mais ce que vous devez savoir, surtout, c’est que de toute façon, vous n’êtes pas obligé d’en parler. Faites comme la plupart des gens, et feignez l’ignorance. Il suffit de demander à gauche et à droite, mais surtout à gauche, qui peut bien voter pour le Parti conservateur. Personne ne sait ce qui se passe derrière l’isoloir.

2 – S’asseoir sur un consensus

Une fois que vous avez un élu conservateur qui rutile du haut de son nouveau statut, vous vous assoyez confortablement avec lui sur un apparent consensus. Vous laissez votre dévoué député (qui sera sans doute ministre de quelque chose, faute d’avoir assez de députés élus au Québec) répéter à qui veut bien l’entendre que c’est une évidence, que personne ne veut débattre de l’avortement, qu’il y a un consensus au Canada. Ce genre de chose.

Alors, prenez votre mal en patience. Ne vous fiez pas aux apparences. Votre élu sait ce qu’il fait – vous lui avez d’ailleurs accordé votre vote dans cette optique. En fait, il agit comme ce type qui joue dans les tisons avec une branche en disant «il n’y a pas le feu». Il n’en a pas l’air, mais il est en train d’attiser la braise.

Parce qu’il sait qu’il n’y a jamais eu de véritable consensus social ou politique à ce sujet, sinon celui intervenu entre les juges de la Cour suprême, en 1988, qui invalidait par un jugement l’article 251 du Code criminel – celui qui, justement, criminalisait l’avortement.

Il sait aussi que le Parlement peut encore changer la donne. Par exemple, en reconnaissant des droits au fotus. En 1991, le gouvernement (conservateur) de Mulroney n’avait pas réussi à le faire. Mais la loi C-484, que le gouvernement Harper a réussi à faire adopter en l’absence de plusieurs députés libéraux, accorde un statut juridique au fotus, qui peut dorénavant être considéré comme «victime d’actes criminels». Voilà une bonne chose de faite. Vous approchez de votre but.

3 – Débattre

Donc, votre député sait qu’il n’y a jamais eu de consensus. Et il sait qu’en affirmant le contraire, il incitera les mouvements «pro-vie» à se faire entendre. Un cardinal quelconque, allumé comme la mèche d’un feu d’artifice, se mettra à pétarader un discours rétrograde jusqu’à l’explosion finale, lorsqu’il échappera que même en cas de viol, l’avortement est un crime.

Pleines pages de journaux, ça tournera aussi en boucle dans les réseaux d’information. Les réactions seront vives et nombreuses, on tirera des arguments dans tous les sens, bons ou moins bons.

Peu importe. Une autre étape est passée.

4 – Retour à la chambre

On ne parle pas de la chambre à coucher, ici, mais de la chambre des communes. C’est là que votre gentil député, ministre par dépit, entrera de nouveau dans le portrait. Encouragé par la grogne populaire, il pourra enfin remettre la question de la criminalisation de l’avortement à l’ordre du jour de son agenda, très ouvertement. Parce qu’alors, l’évidence, ce sera qu’il n’y a pas de consensus.

Déjà, ce sera presque chose faite.

Et qui sait, si vous avez suivi toutes les étapes de ce petit guide, vous aurez peut-être gagné votre ciel. Où vous festoierez avec les cardinaux allumés, les députés enflammés.

Mais ce sera sans moi.

 

Vous pouvez lire la chronique dans son contexte original, où elle est étrangement créditée à Joël Martel. Ma mett’ un homme là-d’ssus.


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