Poète en danger


Ça sent la chicane dans la maison. Pas d’école pour les gars: voilà que règne un calme tout à fait relatif pour travailler.Entre les commentaires à venir de la directrice littéraire de La Peuplade (à propos de mon prochain roman, Rose Brouillard, le film) et les différents projets qui me quêtent leur part d’attention, je ne sais de toute façon plus où donner de la tête.

Eh puis, je suis encore perdu quelque part au Saguenay. J’y suis allé faire un tour pour bruncher avec les écrivains membres de l’APES (Association professionnelle des écrivains de la Sagamie), la dernière fin de semaine. Sur le chemin du retour, les danseuses de poudre m’ont ébloui: ça se bougeait tempête pour m’en mettre plein la vue. Ces moments de solitude comme il y en a d’autres. De ceux qui absorbent. Ce temps, disparu entre Chicoutimi et Sainte-Béatrix.

Je n’ai presque pas écrit sur la route. C’est rare.

Généralement, je grafigne des phrases toutes croches et des mots disparates sur les quelques pages d’un cahier. Résultat: j’y retrouve des palimpsestes de paragraphes au plomb et à l’encre où des vers du prochain recueil s’emmêlent avec des phrases vouées à quelque fiction, parmi des épaisseurs de pensées diverses, de mots empilés et tortillés.

avant l’approche
murailles serties
de tessons où se déchirent les projecteurs
de barbelés pour saigner les lumières
murailles à retraverser

toujours
refaire à rebours
pour se souvenir du chemin
de tout le chemin
- et des mots
parmi les morts tillés

les barbares liés
aux points qui empêchent
les phrases les textes
de révéler
encore
de révéler

ce qu’il y a de souffert
.

Je n’ai presque pas écrit, sur la route.

La radio allumée pour rien me rabâchait les mêmes nouvelles que je n’avais pas écoutées plus tôt, qui me faisaient l’écho d’une indicible/ininscriptible expérience. Même en augmentant le volume, c’était vain. La lectrice de nouvelles de Radio-Canada criait pour rien pendant ses parenthèses. L’animateur de l’émission régulière en défaisait autant, détricotant le sens de ses interventions en s’époumonant malgré lui. Je le sentais presque impatient, à mesure, presque exaspéré, presque se disant "il va finir par comprendre quelque chose, une phrase, qu’importe", alors que je tournais la roulette qui lui donnait plus forte intonation, qui lui donnait de la puissance au souffle.

Le silence aurait été pareil. C’était entre moi et moi qu’avait eu lieu le décrochage.

J’étais: absent, seulement.

J’étais: sans aucune concentration possible, pris en-dehors de l’habitacle, dans le vide du paysage qui se déchirait pour me saler la vue. Et même lorsqu’il s’est calmé, le paysage, j’étais encore dedans, proche de ce vide que nous sommes tous. Eh merde, ce vide. Là où je me retrouve.

Je n’ai presque pas écrit, sur la route. Pourtant, c’est là que j’en étais le plus près. De l’écriture.

Je sais que j’y arriverai. À effacer le point qui empêche la phrase de révéler. Cette souffrance, ce souffert par le monde que je veux vivre et partager.
Que je sois poète en danger.

Ça sent la chicane dans la maison. Les gars sont tranquilles, pourtant. C’est entre moi et moi que ça se passe. C’est toujours ainsi.

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A propos jeanfrancoiscaron

Romancier, il a publié Rose Brouillard, le film [La Peuplade, 2012] et Nos échoueries, [La Peuplade, 2010, prix Jovette-Bernier]). Il a aussi publié de la poésie, dont Des champs de mandragores [La Peuplade, 2006] et Vers-hurlements et barreaux de lit [éd. Trois-Pistoles, 2010, prix Poésie du Salon du livre du Saguenay - Lac-Saint-Jean en 2011]. Il est aujourd'hui rédacteur en chef de L'Unique, journal de l'Union des écrivaines et des écrivains du Québec, ainsi que membre du comité de rédaction de Lettres québécoises, et représentant de la région de Lanaudière au comité Trans-Québec de l'UNEQ. Afficher tous les articles par jeanfrancoiscaron

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