L’emmitouflée


Elle écoutait la télé, bien emmitouflée dans cette couverte de laine tricotée par ma mère après l’incendie. Généralement, devant l’écran, j’arrive à pianoter quand même au clavier sans trop me laisser distraire: ça fait des années que je travaille devant la télé et que ça ne m’empêche pas d’être concentré. Évidemment, il y a des exceptions. Les films sous-titrés, entre autres. Et ceux qui font parler le silence (généralement les meilleurs films). Et ceux dont la direction photo est impeccable. Ce soir, c’était un truc de danse, à Radio-Can, vous connaissez peut-être. Je m’étais fait avoir la semaine dernière (la direction photo est impeccable), mais j’étais décidé à m’en sauver, cette fois.

Alors je l’ai embrassée, belle emmitouflée dans sa couverture de laine, et je suis allé m’enfermer dans l’écurie, là où j’ai installé (commencé à installer) mon bureau. C’est encore un bordel innommable, mais ce sera – c’est déjà – le plus beau bureau du monde. Isolé de tout, surtout la nuit, quand il baigne dans sa bulle de silence opaque.

Je viens de me glisser dans la maison. Tout le monde est couché, elle l’est aussi. Sur le divan, la couverture de laine garde encore les traces de l’espace qu’occupait son corps. Je n’ai pas vu le temps passer.

C’est parce que j’ai retrouvé ces calepins Moleskines que j’ai dénichés au musée à Paris. Griffonnés aux trois quarts, ils se mêlaient à d’autres dans une boîte traînant au bureau. Des citations glanées ici et là au gré de mes pérégrinations, et des manuscrits liés à mon roman – manuscrits que j’avais oubliés. Porté par l’enthousiasme, j’ai retapé mes notes. Jusqu’à ce que je me rende compte que la nuit pour mes amours était déjà bellement entamée. Alors j’ai pris un verre de rouge, pour dompter l’excitation. Et j’ai pris la décision d’aller chercher le sommeil.

C’est la troisième fois cette semaine qu’elle se couche dans un lit vide. Quand j’irai la rejoindre tout à l’heure, elle se blottira simplement contre moi, se réveillera à peine. Cette patience m’est tellement nécessaire. Tout ce que j’écris, c’est à ça que je le dois. C’est à elle que je le dois.

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A propos jeanfrancoiscaron

Romancier, il a publié Rose Brouillard, le film [La Peuplade, 2012] et Nos échoueries, [La Peuplade, 2010, prix Jovette-Bernier]). Il a aussi publié de la poésie, dont Des champs de mandragores [La Peuplade, 2006] et Vers-hurlements et barreaux de lit [éd. Trois-Pistoles, 2010, prix Poésie du Salon du livre du Saguenay - Lac-Saint-Jean en 2011]. Il est aujourd'hui rédacteur en chef de L'Unique, journal de l'Union des écrivaines et des écrivains du Québec, ainsi que membre du comité de rédaction de Lettres québécoises, et représentant de la région de Lanaudière au comité Trans-Québec de l'UNEQ. Afficher tous les articles par jeanfrancoiscaron

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