Archives Mensuelles: septembre 2011

Un vendredi au Salon


Café à l’eau dans une chambre d’hôtel. Encore les cheveux mouillés. J’ai plutôt envie d’écouter Galaxie que le ronronnement brut du séchoir. Et certainement pas le goût de repasser une chemise, alors j’en choisis une autre.

Hier.

Hier, j’ai passé une partie de la journée sur la route avec un chic type qui vous remonterait la cote de tous les babyboomeurs en un rien de temps. M’a conté des histoires tout du long de la route. C’est un habitué. Des auteurs, du chemin à faire, de la vie. Dans sa belle voiture qui sentait le propre, on a tout dit ce que deux inconnus peuvent se raconter avant de devenir officiellement attachés par un lien d’amitié. Plus que ça, je pense qu’on aurait été obligés de se revoir.

Se revoir.

J’ai revu plein de beaux monde hier soir lors de l’ouverture officielle du Salon. Chouette de revoir leur sourire, leurs yeux allumés, leur air de rien, des fois, parce que j’ai beau être parti, ça ne fait tellement pas longtemps, c’est comme si rien n’avait changé. Parce qu’on ne se voyait pas plus souvent, en fait. Et c’était correct.

Correct.

C’est comme ça que j’ai senti mon petit discours: correct. J’étais comme trop allumé par ce qui était en train de se passer pour faire plus, de toute façon. Marc-André Perrier a fait une chouette lecture de mon recueil, vraiment. Ça m’a émotionné, comme disent parfois les vieux. Du coin de l’oeil, je sentais que Sylvie Marcoux et Sandra Brassard (organisatrices du Salon du livre du Saguenay – Lac-Saint-Jean) me scrutaient. Ça devait me paraître dans la face.

Évidemment, je savais plus ou me garocher. Quand ça arrive, je m’excite, me mets invariablement un pied dans la bouche. Mais je crois que ça allait. Correct.

Laurance, par contre. La jolie et talentueuse Laurance Ouellet Tremblay, celle qui a reçu le prix Découverte pour le livre Était une bête (La Peuplade). Elle, elle a fait un discours. Mémorable. Le chemin m’a l’air dégagé devant cette jeune femme. Elle prend son élan. Ira loin.

Loin.

N’est plus si loin le jour où on présentera le laboratoire théâtral qui tire son jus de mon roman, Nos échoueries. T’sais, le projet qui me fait brailler à tout coup, parce que ça fait mal dans le creux de la tête de voir Marie et la Farouche avoir un corps. C’était de toute beauté au moment d’écrire ça que de me voir morver au-dessus de mon clavier, je vous jure, la tête pleine du visage de Sara qui l’incarne. Je ne serai pas beau à voir lors de la première, je pense, si je n’ai pas les mains et l’esprit occupés.

Ce midi, avec les comédiens, Étienne Provencher-Rousseau et Sara Létourneau, et la metteure en scène espace, Josée Laporte, nous présenterons le projet au public. J’ai hâte.

Puis, ce vendredi… Ce sera séances de signature sur séance de signature, avec une finale à l’auberge, à La Baie, où on aura un souper littéraire. Je dois y faire la lecture d’extraits de Vers-hurlements et barreaux de lit entre deux services.

J’aime les Salons.

J’aime.


Les poètes sont rarement gros


Les poètes sont rarement gros. C’est ce que m’a dit une auteure pour être gentille, ce soir. Elle me disait qu’elle ne m’avait pas reconnu, m’avait pris pour un autre, mais non finalement, parce que j’étais plus mince que l’autre en question. Plus mince. C’est rare qu’on me dit ça. Que dis-je. La première fois. J’ai plutôt tendance à prendre une shape de rond un peu croche, avec l’âge. Je me disais d’ailleurs, un peu plus tôt en soirée, quand j’ai pris l’ascenseur: tiens, le gros powète dans le miroir, ça doit être toi.

Sauf que les poètes sont rarement gros.

Qui sait, peut-être que je ne suis pas dû pour être powète.


Oui, Madame, je sais écrire


Vous savez écrire, vous, Monsieur?

Ça fait tout drôle de devoir me vendre dans une région qui ne m’a jamais lu. Ça ne m’était jamais arrivé, en fait.

Techniquement, j’aurais pu enseigner toute ma vie sans jamais verser dans l’encre des médias écrits. C’est un peu le hasard qui m’avait mené à transformer l’une des pièces de mon cinq pièces et demi en bureau régional pour Voir Saguenay/Alma. Il avait suffi que j’écrive deux articles en urgence pour prouver mes compétences, et que je rencontre cette drôle de bête qui dirigeait – et dirige encore – Voir Québec, ce cher David Desjardins abhorré des radios-poubelles québécoises.

Me revois encore rentrer dans son bureau sombre – vraiment cool -, essayer de faire semblant d’être cool et décontract’ moi aussi, mais en même temps ne pas sembler trop imcompétent. Il me parlait de toutes sortes de bands que je ne connaissais ni d’Ève ni d’Adam, d’auteurs américains dont je n’avais jamais entendu parler, et j’acquiesçais béatement – et probablement niaisement.

J’ai dû avoir l’air d’un bel innocent. Mais DD n’avait pas l’air de vouloir être convaincu. Le contrat était déjà prêt. On jasait pour jaser, j’étais là pour signer, et après, bien, viendrait ce qui viendrait. Cinq années plutôt swell.

Une fois derrière le clavier, les gens ont appris à me lire en même temps que j’apprenais à écrire. On a fini par savoir qui je suis, ou par avoir l’impression de le savoir en se fiant à ce que j’avais écrit. J’avais beau écrire noir sur blanc que je mentais dans mes chroniques, on me croyait pareil. On en est même venu à accorder plus d’importance à mes propos qu’ils n’en méritaient – ça c’est clair. Je suis d’ailleurs un peu allergique à l’opinion, maintenant. Juste un peu.

On se donnait l’impression de me connaître un peu mieux, alors on me proposait d’écrire ceci et cela. Ça allait de l’entrevue avec l’artiste duquel personne d’autre ne saurait quoi dire (vous n’avez pas idée du nombre de fois que ç’a été l’argument coup-de-poing – il faut dire que j’ai parfois beaucoup d’imagination quand vient le temps de parler du travail des autres, même de ceux qui n’ont aucune idée de ce qu’ils font), jusqu’au papier touristique, en passant par la glorieuse biographie de tel ou telle autre inconnu(e).

J’ai parfois accepté, pas assez souvent refusé, quelques fois pris mon pied, me suis quand même à l’occasion emmerdé. Mais je n’ai jamais eu à promouvoir mon travail. Les gens ne se demandaient pas si je savais écrire. Pas que je n’aie jamais fait d’erreur, pas que je ne me sois jamais planté… Mais on m’accordait que je savais écrire. Je n’ai jamais eu à me battre pour le prouver.Parce que j’ai toujours écrit. Souvent lu. Beaucoup pensé. Et que quand on sait écrire, on peut écrire, pas n’importe quoi, mais à propos de n’importe quoi.

Ici, maintenant. Je suis un autre pigiste. Il n’y a plus la même aura autour de mon expérience de rédacteur en chef de Voir à Saguenay. "Ah oui? Il y a un Voir à Saguenay?", avec un petit sourire en coin. Dans ce temps-là, on sait qu’on n’a pas convaincu.

Tout ça pour dire quoi? Je ne sais plus trop, en fait.

Que je me retrouve aujourd’hui dans une espèce de WARPZONE que je n’avais pas vu venir. Mon aventure trop courte avec le Théâtre La Rubrique m’a laissé croire que c’était mon milieu. Je ne le quitte d’ailleurs pas totalement, j’ai ces projets d’écriture qui me tiennent tellement à coeur. Mais pour les comm., c’est autre chose: la vie s’arrange des fois pour te remettre à ta place, et c’est ce qu’elle fait avec moi.

Avec tout le bonheur qu’elle me donne aujourd’hui, la vie, j’essaie d’accepter sans trop rechigner. C’est que, les théâtres ne sont pas légion quand on habite un rang du fin fond du 450. T’sais, pas le 450 de la frange qui se donne l’impression d’être ailleurs parce qu’il est assis de l’autre bord d’un pont. Je parle de la part du 450 qui n’a pas toujours Internet, qui manque de courant quand il vente juste un peu fort, qui pompe son eau dans son sous-sol et qui sait de quoi ça a l’air, un nuage de mouches noires, un vrai. Les théâtres ne pleuvent pas, et ceux de la métropole ne paieraient sans doute pas assez (même en payant beaucoup, si ça arrivait), pour que je me tape 3 heures de route par jour, la frustration du trafic et l’idée même d’encrasser la planète comme douze pareils comme moi pour aller gagner des grenailles. Et de toute façon, il doit bien y avoir plein de gens bien compétentes à se ruer au portillon pour le moindre poste ouvert. Alors quoi?

Alors il faut, encore une fois, que je me réinvente. Et se réinventer sans avancer de reculons, ce n’est pas évident.

Alors je me suis retourné vers le papier, en attendant de trouver mieux, ou autre chose. Le problème c’est que lorsque j’interpelle un média sérieux, j’ai soit trop d’expérience pour être intéressant ("ce type n’acceptera jamais d’écrire pour 30$ du feuillet", et ils ont bien raison), soit je n’ai pas assez de formation pour être intéressant ("une maîtrise en création littéraire? Et ça pense que c’est journaliste?").  Et la WARPZONE a l’air infinie. Une espèce de labyrinthe à la Mario Bros., si vous voyez le genre, qui me ramènerait toujours au même point du tableau.

Je prends quelle direction, maintenant?

Vous savez écrire, Monsieur?

Oui. Mais écrire, c’est un métier?

 


Tableau: où ça sent l’Écosse


Ce territoire, tu ne le connais pas. De la maison, tu peux regarder de tous les côtés et n’avoir que l’impression d’être quelque part dans le bois. Mais par ici, c’est plein de surprises.

Au détour du rang: une immense vallée rappelant vaguement les paysages écossais, de ceux qu’on voit à vol d’oiseau au début des films qui y trouvent leur décor. Et juste de l’autre côté du bitume magané, là où s’étire cette terre de bois debout, l’air de forêt qui se tient là, c’est une montagne dont on ne perçoit pas le sommet, trop douce pour te tomber dans la face. Une imposante si discrète que tu ne l’aurais pas crue capable d’y être. Elle est calme et muette. T’attend, grise, ce matin comme tous les autres. Quelque chose comme un amour dans la brume.

Le paysage rougit comme une femme sur le point de se dénuder pour la première fois devant tes yeux curieux. Quand les feuilles seront tombées, tu verras enfin jusqu’où la terre peut être nue ici. Tu mesureras ses formes, la calculeras, pourras évaluer à quel point elle est belle.

Tu sais déjà qu’elle sent bon, ce n’est pas si mal. Tu aimes les canards, c’est banal, les canards qui se font sécher sur le quai inutile de ce lac minuscule qui s’offre, obscène, dans l’entre-branche des à-côtés.

C’est la première fois que tu vis dans un lieu qui t’est à ce point inconnu.

Comme une histoire d’amour qui commencerait. Tu ne te fais pas d’illusion: il y aura des étincelles, des moments difficiles, des détours laborieux, de la colère, sans doute. Mais quand on commence, on n’a pas envie de déjà en finir. Surtout pas. Tu n’es pas du genre à lire la dernière page d’un livre avant de le commencer.

Va. Va dans le matin la rejoindre. Va te mêler à elle. Va sentir bon avec elle.


La vérité du moment


La vérité c’est que je n’ai jamais eu autant de plaisir à écrire. Ça ne se fait plus à la va-vite quand j’ai seulement une minute, quand je force la note. Ça peut être profond, lent, calme. Ça peut être bon.

Ainsi, je ne sors jamais vraiment de ma bulle. Sinon, je reste en surface le temps de faire une bouffe, le temps de jouer avec les enfants, le temps de passer la balayeuse, de faire la lessive. Quand ça ne s’écrit plus tout seul.

J’arrive: à satisfaire mon besoin d’écrire. Pour la première fois de ma vie. Pour vrai, je veux dire, en le savourant. Et à faire tout le reste. Et quand elle arrive du boulot, elle, vous savez qui, il y a un vrai repas au fourneau. Et on a le temps de faire une partie de basket avec le plus vieux, et on a le temps de jouer avec les chiens, et on a le temps de lire des histoires – et on a le temps.

Pour le temps que ça durera, je suis bien décidé à en profiter.

La vérité c’est que je n’ai jamais eu autant de plaisir à écrire. J’en éclate de rire sous la douche, j’en suis ému le soir, ou excité – ça dépend du chapitre que j’écris. Je ne sais plus où je vais, j’ai l’impression que tout ça s’écrit tout seul. Ça vient de moi, mais ça se crée au-delà de ce que je pouvais prévoir. Et j’aime.

Cinq nouvelles pages ce matin. Ça devient. Et j’aime ce que ça devient. Cinq nouvelles pages et ça sent bon le boeuf bourguignon. Et le lavage est presque fini. Et j’ai joué avec mon petit lion du nord. J’aurais pu n’écrire que ça, non?

Oui. Mais la vérité, c’est que je n’ai jamais eu autant de plaisir à écrire.


L’emmitouflée


Elle écoutait la télé, bien emmitouflée dans cette couverte de laine tricotée par ma mère après l’incendie. Généralement, devant l’écran, j’arrive à pianoter quand même au clavier sans trop me laisser distraire: ça fait des années que je travaille devant la télé et que ça ne m’empêche pas d’être concentré. Évidemment, il y a des exceptions. Les films sous-titrés, entre autres. Et ceux qui font parler le silence (généralement les meilleurs films). Et ceux dont la direction photo est impeccable. Ce soir, c’était un truc de danse, à Radio-Can, vous connaissez peut-être. Je m’étais fait avoir la semaine dernière (la direction photo est impeccable), mais j’étais décidé à m’en sauver, cette fois.

Alors je l’ai embrassée, belle emmitouflée dans sa couverture de laine, et je suis allé m’enfermer dans l’écurie, là où j’ai installé (commencé à installer) mon bureau. C’est encore un bordel innommable, mais ce sera – c’est déjà – le plus beau bureau du monde. Isolé de tout, surtout la nuit, quand il baigne dans sa bulle de silence opaque.

Je viens de me glisser dans la maison. Tout le monde est couché, elle l’est aussi. Sur le divan, la couverture de laine garde encore les traces de l’espace qu’occupait son corps. Je n’ai pas vu le temps passer.

C’est parce que j’ai retrouvé ces calepins Moleskines que j’ai dénichés au musée à Paris. Griffonnés aux trois quarts, ils se mêlaient à d’autres dans une boîte traînant au bureau. Des citations glanées ici et là au gré de mes pérégrinations, et des manuscrits liés à mon roman – manuscrits que j’avais oubliés. Porté par l’enthousiasme, j’ai retapé mes notes. Jusqu’à ce que je me rende compte que la nuit pour mes amours était déjà bellement entamée. Alors j’ai pris un verre de rouge, pour dompter l’excitation. Et j’ai pris la décision d’aller chercher le sommeil.

C’est la troisième fois cette semaine qu’elle se couche dans un lit vide. Quand j’irai la rejoindre tout à l’heure, elle se blottira simplement contre moi, se réveillera à peine. Cette patience m’est tellement nécessaire. Tout ce que j’écris, c’est à ça que je le dois. C’est à elle que je le dois.


Tranche de nuit


Pomme-Save (-s), 66 pages. Ça fait 7 de plus que ce matin. Et il y en a 45 qui patientent dans un autre document, magma incandescent prêt à se figer. La bière est bonne, la nuit aussi. Et même si je fais des erreurs comme "sur la commode tout prêts" (sic) et "Ses mains glissent sur mes faissent" (resic), je veux bien continuer.

Je me fous d’être probablement le seul auteur à se faire ses propres "sic". Cette nuit pourrait bien ne pas finir que je n’en serais pas moins heureux.

La vie est bonne. J’écris.


Triste chapitre


Voilà que je termine le chapitre le plus triste que je n’ai jamais écrit.

J’avais ressenti ce genre de bouleversement, déjà. Entre autres dans Nos échoueries, quand j’ai eu fini le chapitre relatant le moment où la Farouche était retrouvée. Alors, le mal m’avait pris dans le corps. C’est une étrange forme d’empathie. J’en ai mesuré toute la puissance quand j’ai travaillé à l’adaptation du roman pour le projet théâtral Pendant le Jack Side Jazz Band. J’imagine que les écrivains vivent ça régulièrement. S’y habituent, peut-être. Mais pour un p’tit cul comme moi, ça reste violent.

Et cette fois, je ne saurais dire pourquoi, c’est une douleur plus profonde. Moins en surface. Je ne joue pas la game du pathos. Je n’essaierai pas de vous faire brailler. C’est juste qu’il y a cette souffrance que j’ai dénichée je ne sais où, quelque part en moi, j’imagine, et qui sourd dans ce chapitre imprévu, sans être nommée, sans être cherchée. Une souffrance qui voulait être là, et que je suis tenté d’admettre. C’est loin de moi, mais je sais le sentir. C’est étrange. (N’vous inquiétez pas, ce n’est pas la réminiscence tardive de mes souffrances adolescentes…)

Après relecture, j’ai seulement eu ce besoin de sortir avec les chiens, de les regarder jouer, de vivre ce genre de moment complètement vide. Absolument pas constructif. Infertile. Pas pour réfléchir. Pour juste attendre. Que ça passe, que ça se tasse, que je puisse m’y pencher à nouveau.

Dans l’intimité de l’écrit, il y a ces moments qui font mal. Moi qui avais prévu écrire toute la journée… Voilà que soudainement, tous les moyens sont bons pour repousser le moment de recommencer.

Mais bon. Puisqu’il faut bien y retourner un jour.

Celui qui a dit qu’il fallait être malheureux pour écrire ne savait pas ce qu’il disait. Il faut être profondément heureux pour pouvoir survivre à l’écriture.


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