Toujours me souvenir de cet instant (oui, encore; quand la mémoire est à ce point préoccupante, il faut savoir s’arrêter).
Huit heures moins le quart ce matin, le cul au bord de la rivière du Moulin, l’un de ses méandres les plus secrets. Ses pieds à lui touchaient à peine l’eau, son ballet de soie venait de commencer, que déjà il sortait les truites à la file.
Maintenant, je le regarde, assis sur une pierre au milieu de la rivière – il faut bien que ces longues bottes imperméables me servent à quelque chose si je n’arrive pas, comme lui, à sortir mon butin du remous. Assis là, donc, je le regarde dans ce paysage qui ne fera plus partie de ma vie qu’occasionnellement, si seulement ça se présente (on ne sait jamais… c’était déjà si difficile de trouver le temps de plonger la ligne à l’eau ensemble, qu’est-ce que ce sera, dorénavant?) Il est beau, mon chum de pêche, enfoncé dans le méandre, au pied des maisons de pierres qui bordent la rivière du Moulin.
Me manqueront: l’incessant bruit des rapides qu’on doit oublier pour qu’il ne devienne pas intolérable; la force tranquille de l’eau enserrant mes bottes contre mes pieds et mes mollets; le sifflement sec de la soie humide quand la mouche fait ses loopings au-dessus de nous avant de glisser sur le film bruyant/brillant de la surface de la rivière; son regard à lui, de loin, patient et paternel, qui enseigne et conseille sans que ça paraisse, qui s’inquiète sans dire un mot, une patience que je n’ai même pas pour mes enfants. Il est déjà un si bon père depuis longtemps. Pour à peu près tous ceux qui vivent dans ses parages. J’en suis. J’en ai été.
Quand sa chair à lui viendra, dans pas longtemps, juste très bientôt… elle en profitera, la chair de sa chair. La chair de leur chair.
Toujours me souvenir de cet instant, comme de ceux d’avant. Parce qu’ils sont ce que la vie offre de mieux.
Je n’ai rien pêché. Comme d’habitude.
Et ce n’était pas moins beau.

Le ménage avance. La maison devrait être propre pour la visite de demain matin. Ce n’est pas le bordel, le plus difficile à ramasser. C’est les miettes. Les miettes de moi. Parce que l’entre-deux, ça égrène, ça empoussière. Et je me disperse, me désapproprie, parce que trop loin, parce que trop seul. Parce que désemparé, oui, parfois. Parce qu’incapable, impossible, imbuvable. C’est vrai, je suis imbuvable, de la cendre dans l’eau, de la lie dans le ballon, et sur la langue, au fond. 
Ce matin, comme je passais par la pharmacie, je me suis procuré lesdites pilules magiques. Alors je lui ai offert d’aller manger une p’tite molle 



