Archives Mensuelles: juillet 2011

La dernière pêche


Toujours me souvenir de cet instant (oui, encore; quand la mémoire est à ce point préoccupante, il faut savoir s’arrêter).

Huit heures moins le quart ce matin, le cul au bord de la rivière du Moulin, l’un de ses méandres les plus secrets. Ses pieds à lui touchaient à peine l’eau, son ballet de soie venait de commencer, que déjà il sortait les truites à la file.

Maintenant, je le regarde, assis sur une pierre au milieu de la rivière – il faut bien que ces longues bottes imperméables me servent à quelque chose si je n’arrive pas, comme lui, à sortir mon butin du remous. Assis là, donc, je le regarde dans ce paysage qui ne fera plus partie de ma vie qu’occasionnellement, si seulement ça se présente (on ne sait jamais… c’était déjà si difficile de trouver le temps de plonger la ligne à l’eau ensemble, qu’est-ce que ce sera, dorénavant?) Il est beau, mon chum de pêche, enfoncé dans le méandre, au pied des maisons de pierres qui bordent la rivière du Moulin.

Me manqueront: l’incessant bruit des rapides qu’on doit oublier pour qu’il ne devienne pas intolérable; la force tranquille de l’eau enserrant mes bottes contre mes pieds et mes mollets; le sifflement sec de la soie humide quand la mouche fait ses loopings au-dessus de nous avant de glisser sur le film bruyant/brillant de la surface de la rivière; son regard à lui, de loin, patient et paternel, qui enseigne et conseille sans que ça paraisse, qui s’inquiète sans dire un mot, une patience que je n’ai même pas pour mes enfants. Il est déjà un si bon père depuis longtemps. Pour à peu près tous ceux qui vivent dans ses parages. J’en suis. J’en ai été.

Quand sa chair à lui viendra, dans pas longtemps, juste très bientôt… elle en profitera, la  chair de sa chair. La chair de leur chair.

Toujours me souvenir de cet instant, comme de ceux d’avant. Parce qu’ils sont ce que la vie offre de mieux.

Je n’ai rien pêché. Comme d’habitude.

Et ce n’était pas moins beau.

 


Un petit tas de moi


Est-ce qu’on ne pourrait pas être déjà à la fin août? Il me semble que je n’ai pas la force de supporter une autre transition. Avec ces crises de larmes qui visent à côté de la plaque, qui se trompent d’objectif, de cause et d’effet, qui n’ont rien à voir avec le casse-tête trop difficile, ni avec le dessin ou les crayons à partager, ni le dîner ou la chaise sélectionnée, ou le quoi-que-ce-soit qui sert à justifier les effusions, les cris, les acrimonieux déversements lacrymaux. Qui n’ont à voir qu’avec le manque, le en-attendant, l’entre-deux, le pas-encore, le pour-bientôt-mais-pas-tout-de-suite.

Ne pourrai pas me supporter, non plus. Ce vide qui n’a rien de poétique, cette colère de renfrogné qui sourd, pour rien ou pour les mauvaises raisons. Le tout-à-faire, aussi, sans motivation, parce que c’est un tout-à-faire-pour-les-autres, un qui-urge, un qui-ne-peut-pas-aller-plus-vite, mais un qu’il-faudrait-déjà-avoir-fini-quand-même. Ce maudit entre-deux, ce pas-encore. 

Le ménage avance. La maison devrait être propre pour la visite de demain matin. Ce n’est pas le bordel, le plus difficile à ramasser. C’est les miettes. Les miettes de moi. Parce que l’entre-deux, ça égrène, ça empoussière. Et je me disperse,  me désapproprie, parce que trop loin, parce que trop seul. Parce que désemparé, oui, parfois. Parce qu’incapable, impossible, imbuvable. C’est vrai, je suis imbuvable, de la cendre dans l’eau, de la lie dans le ballon, et sur la langue, au fond. 

Las de boire ma fatigue dans des tasses à espresso, sans sucre et sans lait. Le sirop devient trop épais. Mais quand même: cul sec, la fatigue. Au risque de me brûler: la langue, la gorge, le goût. Elle laisse des cernes gros comme ça, ma tasse sans fond. Ça sent le Javel, ici: les cernes ne s’effacent pas.

Mais elle se recrache, la fatigue. Et laisse des miettes. Mes miettes, des miettes de moi.

Alors je fais un petit tas.

Un petit tas de moi, presque mignon, puis un gros tas, de plus en plus gros.

En attendant de trouver la pelle et de pouvoir me balancer par la fenêtre ouverte. Une fenêtre que je vois ensoleillée. Une vieille fenêtre à battants. Celle d’une vieille maison. Sur un vieux rang. Au bord d’une jeune forêt. C’est drôle comme ça. Me balancer par cette fenêtre pour faire partie enfin de ce paysage. Ma poussière dans le bois. Mes miettes plantées là.

Un petit tas de moi au milieu du ménage, ça ne paraîtra pas trop. Allez, un autre espresso. Il reste à faire du ménage, encore. Et des larmes à éponger sur son petit visage. Des coups à recevoir, aussi, malgré les promesses et l’apparente bonne volonté. Des coups, des claques à recevoir avec toute la patience du monde, patience de père, patience sévère. Des coups qui font chaque fois voler ma poussière. Mais elle retombe, la poussière. Si on lui donne le temps. Et elle se ramasse, si on en prend le temps. 

Alors je refais un petit tas. Jusqu’aux prochains soupirs, jusqu’aux prochains cris. Ceux qui résonnent dans l’entre-deux.


Tableaux: me souvenir toujours de ces instants


1er tableau: l’enfant

C’est le soir, il se fait tard pour le garçon, mais rien ne presse. Je suis assis à l’horizontal sur le divan, l’enfant aussi, sur moi. Je ne sais plus ce qui passe à la télé, ce n’est de toute façon pas là que ça se passe. C’est plutôt sa petite main sur la mienne qui me supplie de caresser son ventre nu. Je sens son petit corps sous ma main droite, sa cage thoracique qui se soulève, son nombril rebondi, les petits os de ses côtes, son coeur minuscule qui bat dessous, sa longue cicatrice blanche.

Son corps sous mes doigts. Me souvenir toujours de cet instant.

2e tableau: la mère

Mon front collant accoté sur sa fourchette sternale, sentir enfin sa peau mince contre moi. Agrippé à son tronc comme pour répondre à l’urgence des semaines qui sont passées. Cette odeur. Pas un parfum, plutôt une haleine du corps, quelque chose qui se dégage et qui prend aux tripes. Nous venons de faire l’amour en silence, la fraîche entre par la moustiquaire de la tente.

Ne plus jamais défaire cette étreinte. Me souvenir toujours de cet instant.

3e tableau: le chien

Sa gueule posée sur ma cuisse, ses yeux de vieux chien fixés sur moi malgré le voile blanchâtre qui les brouille. Pas si vieux quand il bouge ainsi de la queue. De l’amour brute dans ce regard, de l’amour dans ce qu’il a de plus vrai, de plus profond. Pas clair, l’amour, mais non plus opaque. De l’amour comme des yeux de vieux chien.

Le gratter longuement derrière les oreilles et sur le bombé de la tête. Me souvenir toujours de cet instant.

4e tableau: la maison

Entrer là comme chez soi. Vouloir que d’autres viennent, chez soi, et entrent là comme chez eux. Vouloir en prendre soin, aussi, de cette maison. Toucher le mur, sentir toute sa texture. Et la lire, du bout des doigts. Être aveugle, et l’aimer aveuglément. Savoir qu’il y a tout ça à faire. Savoir qu’il y a tout ça à écrire.

Entrer là comme chez moi. Me souvenir toujours de cet instant.


Refermer La Canicule des pauvres


J’ai lu. Comme un défoncé, un abusif, un boulimique. Depuis que j’ai éteint la télé, faut dire, ça m’a donné du lousse.

Lire pour le plaisir, bien sûr. Pour ce que ça m’apporte aussi. De réflexions. Et d’expérience. Pour écrire il faut lire, y’a pas à dire. Et je ne lisais pas assez. Lire les journaux. Quelques blogues. Terminer enfin ce long roman de Jean-Simon Desrochers. La saison est idéale pour vivre La Canicule des pauvres (Les Herbes Rouges). J’avoue que ça faisait longtemps que je n’avais pas lu une vraie brique.

J’ai beaucoup aimé son humour. Et cette maîtrise qu’il a du temps. Ses narrations qui nous bousculent dans l’avant et dans l’après – entre autres, fort intéressantes, quelques narrations au futur, coupées sec par le fouet du présent, nous replantant dans l’instant même de l’action. Le roman est structuré avec brio, ses personnages (les habitants de l’immeuble Le Galant) sont attachants malgré leurs travers, parce qu’ils sont toujours complexes, finement équilibrés dans leur déséquilibre apparent. Passer ces quelques heures avec eux (on parle de presque 700 pages) n’est pas trop lourd – à condition d’avoir le temps de le faire.

Sentir lentement son poids passer d’une main à l’autre. Voir le signet s’enfoncer dans la boue blanche de ses pages. Jusqu’à trouver le fond. Comme un cadavre coulé dans le béton.

Il a du souffle, Desrochers. Et non content de seulement nous le prouver, il en profite pour nous montrer, en fin de livre, qu’il aurait pu nous tenir encore longtemps. Coquin va.

Une histoire comme ça, ça ne finit pas. Ce n’est pas une histoire, c’est des histoires. Des histoires qui se survivent. Je sors du Galant en plein orage. J’avais envie d’écrire du sale. J’en ai lu pour mon argent.


Papathétique


J’ai l’air d’un divorcé.

Il n’y a rien de mal à être divorcé, ce n’est pas ce que je veux dire. Souvent, quand on en vient là, c’est sans doute que c’est mieux ainsi. Pour soi et pour les enfants.

Sauf qu’il faut admettre que la réaction des gens n’est pas la même quand une femme sort seule avec son enfant (on n’en fait pas de cas) ou quand un homme le fait (invariablement, on l’imagine divorcé, et les clichés sont multipliés par pi au carré).

C’est déjà pas facile pour une femme d’assumer le choix de rester à la maison pour s’occuper des enfants à une époque où le mot d’ordre est la production… Quand on est un homme, on essuie en plus les soupçons de l’un et l’autre.

La petite histoire c’est que mon plus jeune a développé une sorte d’intolérance au lactose. C’est rien de bien grave, mais quand une gastroentérologue nous a récemment appris qu’il existait des suppléments alimentaires qui permettaient ponctuellement aux personnes souffrant de cette intolérance de bien digérer le lactose, ça a fait un feu d’artifice dans notre tête à tous: cet enfant ne grandira pas sans pouvoir remanger une bonne crème molle.

Ce matin, comme je passais par la pharmacie, je me suis procuré lesdites pilules magiques. Alors je lui ai offert d’aller manger une p’tite molle chez Lulu. Trop-ma-la-de! s’est exclamé le garçon,  imitant l’expression rapportée à la maison par son grand frère il y a quelques semaines.

Finalement, on a même fait pire que ça: on est d’abord allés manger une poutine à la cabane à patates de Lulu avant de prendre le bord de la crèmerie.

Sauf que rendus là, justement, me restait juste une poignée de change, même après avoir détroussé le vide-poche de la voiture. Et avec l’immense poutine que nous venions d’engloutir, je n’avais pas vraiment le goût de me taper un cornet en plus… Ça fait que la caissière, avec le regard attendri de celle qui comprend donc bien les choses, m’a regardé fouiller dans mon fond de poche pour acheter une mini à mon homme qui, surexcité de pouvoir enfin manger une crème molle, agissait comme si c’était le plus beau jour de sa vie. Et il m’aimait donc tellement beaucoup. Et il m’embrassait à n’en plus finir. Me disait que j’étais donc beau. Avec une tonalité une coche au-dessus du surjoué. Assez pour que quiconque s’imagine que ça fait des mois que je le néglige, et que je daigne ennnnfin m’occuper de lui.

En fait, j’avais juste l’air de vouloir acheter l’amour de mon fils dans une tentative pathétique de passer par son estomac pour arriver à nourrir mon amour-propre.

L’air d’un pauvre diable divorcé et absent revenu juste à temps, et pour un temps seulement.

Mais…

Ses petites joues engluées de coulisses de crème et de chocolat fondu… Ses yeux pleins de moqueries sur fond de rivière Saguenay… Et le soleil plus facile à tolérer… Puis sa petite main collante dans la mienne… Et ses yeux pris dans le fouillis de l’endormitoire en traversant le pont… Je n’ai pas acheté l’amour de mon fils, mais je nous ai payé un pur moment de plaisir, c’est certain. Un instant bien campé dans cette complicité de plus en plus grande entre nous.

Tout ça vaut bien le "regard compréhensif" de toutes les caissières du monde. Et tout ce avec quoi il peut être chargé.


Un trou dans la canicule


Après l’orage d’hier soir, j’ai ouvert toutes les fenêtres, laissé entrer la fraîche qu’il avait répandue dans les parages, et de même toute la nuit. Si bien que nous nous sommes réveillés dans un petit matin frais et confortable, Damir et moi. Et comme c’est arrivé à plusieurs reprises au cours des dernières semaines (je ne sais pas s’il est tenace ou obsédé, mais l’effet est le même), il m’a demandé si on allait manger du spaghetti pour dîner. Mais t’sais, là, pas du spaghetti avec la sauce que tu achètes. Le spaghetti avec la bonne sauce. Celle comme quand tu mets de la saucisse et du fromage…

Pauvre enfant que j’oblige à manger de la sauce commerciale depuis que mon amoureuse a pris le bord de Joliette. Chez Georges, c’est bin bon, mais ça n’a rien à voir avec la sauce maison. Tout ça parce que je me disais que des pots Masson, c’est plus facile de les déménager lorsqu’ils sont vides que lorsqu’ils sont pleins. Mais devant l’insistance (ou la passion, c’est selon) de l’enfant…

Je profite de ce trou dans la canicule pour faire de la sauce à spaghetti. C’est sûr qu’à 28°C, c’était peut-être pas une très brillante idée de me lancer dans ce genre d’entreprise. Mais l’odeur vaut bien la chaleur. Et le sourire de l’enfant, cent fois, mille fois le mal que je me serai donné. Et cela alors qu’il n’y a toujours pas goûté…


La vieille et le Penseur


Un tonnerre d’altitude ronfle depuis près de quarante cinq minutes, mais la pluie commence à peine. Il y a Incendies, à la télé, que je ne suis que d’un oeil. Le gros Choucroute voudrait bien se cacher sous le divan, s’il pouvait y arriver. Il faudra bien que je ferme les fenêtres dans peu de temps, mais la chaleur gluante qui s’est accumulée pendant la fin de semaine, malaxée à l’odeur des chiens qui y ont mariné, me font retarder le moment fatidique où je devrai étanchéifier mon univers. À mesure que les flashs se font plus insistants dans le coin de ciel que j’aperçois entre la cime des arbres alentours et le cadre de la fenêtre, Choucroute s’inquiète, pue la peur canine, et la chaleur me semble de plus en plus insupportable.

Ce matin, j’ai signé la paperasse. Une maison nous attend dorénavant à Sainte-Béatrix, perdue dans un rang, en face d’une terre de bois debout comme celles qui ont fait de mon enfance un rêve. C’est une nouvelle imparfaite, de 131 ans. Aussi vieille que le Ô Canada, construite l’année même où Rodin a conçu son Penseur. Une vieille chose qui voudra qu’on l’aime, qu’on la soigne, qu’on l’habite.

La pluie bourrasse la maison d’ici, la neuve, la parfaite. Pas une seconde sans que des éclairs ne surgissent dans le ciel épaissi par le chien et le loup. Le chien, le loup. L’orage.

Choucroute m’a montré le chemin de toutes les fenêtres à refermer. Cette fois, l’orage est arrivé. Et Incendies qui joue toujours à la télé.

J’ai le coeur en bourrasque, en nage, en orage. C’est beau et effrayant à la fois. J’aurai une autre imparfaite à aimer.


Serai jamais comédien


Je reviens de là crevé.

Je ne serai jamais comédien (ni acteur, faites la différence que vous voulez), ça fait longtemps que je le sais (disons que j’en avais l’intuition), mais après cette aventure, je saurai pourquoi. C’est ce travail… qui me brasse le corps… qui me brasse la tête… parce qu’enfin, il faut bien que ce-que-je-bouge teinte ce-que-j’écrirai. Et c’est ce qui me brasse le dedans. Crisse, j’ai versé ma larme. Pas pour faire cute. Pas pour faire plus vrai. Pas parce que je m’étais mis en posture émotionnellement réceptive. Pas parce que je le voulais. Mais parce que travailler avec son corps, ça fait mal au-dehors, parfois, quand on se frotte les genoux sur le béton froid du sous-sol d’une église, mais surtout, ça fait mal au-dedans. Parce qu’être vulnérable – et accepter de l’être – c’est ce que ça fait, mal au-dedans. Parce que se donner en pâture aux corneilles, même à celles que j’ai écrites moi-même, c’est savoir qu’il y a un risque que ça fasse encore un peu plus mal au-dedans. Et qu’avec tout ça, bin le dedans a tendance à vouloir te dire: "Wôôô-là! Dans quoi c’est que tu t’es encore embarqué!"

Mais c’est pas juste mon corps, qui fait mal. C’est le sien à elle, celui de Sara, cette façon à la fois ingénue et assurée qu’elle a de donner du corps à Marie, et de donner du corps à la Farouche. Crisse, j’ai versé ma larme (encore). Parce que les images qui m’ont fait mal au moment de les écrire deviennent insupportables quand elles embrassent le corps de cette jeune femme. Y’a pas moyen de séparer le vrai du faux, dans tout ça, parce que le subjectif est bien pire que la vérité ou la fiction. Et quand ça me prend, c’est douloureux. Et quand ça lui traverse le corps, ça devient insupportable.

Je reviens de là crevé. Je sais pas comment ils font, tous ces amis comédiens qui font ça de leur vie. Je ne serai jamais comédien (ni acteur, faites la différence que vous voulez), ça fait longtemps que je le sais (disons que j’en avais l’intuition), mais avec cette aventure, je sais de plus en plus pourquoi.


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