Archives Mensuelles: février 2011

Pour les autres


Enfourner mon visage sous sa tignasse.
Plonger dans le parfum de ce cou qu’elle a voilé d’un foulard.
Glisser mes doigts sur cette peau mince qui fait le v jusque dans sa blouse.
Elle est comme toutes les caresses que je lui ferais: est ce qui échappe.
C’est un de ces soirs où elle est belle pour les autres.
Être à mille lieues d’elle, encore.

Je t’envie, foule du dehors, qui vas recevoir dans le corps la salve de beauté.
Et te haïs. Oh, te haïs. Encore, elle sera déphrasée sur le fil de ton incapable voix, de ton étouffée rumeur de fond de gorge. Au travers de toi, déjà chimère… remmenchée de désirs… Ça lui flotte autour comme si c’était moi qui la prenais toute, qui la faisais toute. C’est ce que je fais d’ici, les mains pleines de vide à modeler.

Tout comme quand je feins de croire que je la touche enfin.

Elle n’est jamais si proche que lorsque je la fourre dans ma tête, cou, parfum, peau, comme dans un sac à douceur, gueule béante, lèvre molle, cordon lâche.

Je t’envie, foule du dehors, et pourtant, c’est moi qui lui colle à la peau. Même ces soirs où elle est belle pour les autres.

Je suis à mille lieues d’elle, toujours. Pas seulement quand elle te pénètre.


Ce court moment dans le Daily Comic Strip


Le soir de ma plus récente lecture à Radio-Canada (Ce court moment, 12 février 2011), j’allais assister à la dernière représentation de la pièce Les Sens, une production du Théâtre La Rubrique – pour lequel je suis responsable des communications et du développement des publics – et j’ai pris à bord deux jeunes artistes de ma connaissance. Un comédien-manipulateur-dans-le-sens-de-manipulateur-de-marionnettes-photographe-graphiste-et-buveur-de-crème-de-menthe-etc., Patrick Simard, et une bédéiste-illustratrice-faiseuse-de-marionnettes-andréenne-et-future-maîtresse-d’une-chienne-qui-s’appellera-Machine-etc., Laurence Lemieux.

Ce soir, le hasard (je suis en train d’écrire un dossier sur la bande-dessinée québécoise pour la revue Lettres québécoises) a voulu que je tombe sur un forum de bédéistes présentant une initiative intéressante: le Daily Comic Strip. À mi-chemin entre la chronique et le journal intime, le projet demande aux participants de faire une nouvelle planche à chaque jour, relatant les faits marquants de leur journée.

Ma surprise aura été de découvrir, dans la première proposition de Laurence Lemieux, un extrait du texte que j’ai lu à la radio ce matin-là…

Ça m’a ému. Savoir que c’est ma voix qui a réveillé Laurence ce matin-là, c’était déjà beau. Mais le voir dessiné, en plus…

Et se voir en train de lire un texte à la radio dans une bande dessinée diffusée dans un forum et reproduit dans un blogue… Quel télescopage!

Salut Laurence! Merci pour le clin d’oeil.


Ce court moment


Ça se passe toujours très rapidement. On arrive, on est présenté, on lit, on discute et on repart. Et c’est du direct, alors nécessairement imparfait. Mais c’est toujours une expérience très agréable. Je parle de faire une lecture à la radio.

J’ai donc fait cette nouvelle lecture sur les ondes de Radio-Canada ce matin. Le texte inidét, qui s’intitule Ce court moment, a été écrit sur commande, en respectant le thème de l’amour. Vaste chimère qu’on ne sait plus par quel côté prendre. Moi j’aime la surprendre.

Voici donc le texte, bien imparfait, et beaucoup trop proche de moi…

Lecture présentée à Radio-Canada
La fin de semaine est à 7h
Le 12 février 2011, 9h25
Texte: Ce court moment
Musique: Astor Piazzolla (interprétation Quintette Guardia Nueva)

Ce court moment (cliquer ici pour entendre l’extrait)

C’est un court moment, très court moment. Ça se passe dans le silence du matin, dans les vapes du sommeil qui embaument encore le monde. Dans les volutes de la lumière encore grise qui a l’air d’hésiter à rentrer dans la chambre. C’est à cause des rideaux blancs qui couvrent les stores: le soleil a trop d’obstacles pour se rendre jusqu’à nos corps.

C’est un court moment, très court moment, comme ce matin. C’est quand je t’ai choisie. Quand j’ai ouvert les yeux pour ne voir que ton épaule sortie de la couette. Tu sentais chaud sous la couverte et j’avais envie de t’avoir près de moi. À force de t’effleurer la nuque du regard, je t’ai sans doute chatouillée : tu t’es retournée, béate, avec ce sourire endormi qui se glisse sur tes lèvres chaque fois. La nuit avait laissé sa signature sur ton visage, des griffures roses nervurant ta joue.

Ta peau accepte de la nuit qu’elle t’écrive dessus, qu’elle te signe – chaque matin, j’ai envie d’en faire autant. J’aurais tout à écrire sur toi. Le monde serait plus beau écrit sur tes cuisses, écrit sur ton ventre, écrit sur ta bouche.

J’aurais tout à écrire sur toi. Alors ton corps, trop loin, est beau à voir, sent bon.

Et moi qui me sens si vieux… et gras… et fatigué. Moi déjà tellement usé.

Il y a eu tout ce temps. Onze années en parallèle à regarder toujours droit devant, à se savoir ensemble, avec toutes nos crochitudes accrochées l’une à l’autre, nos deux vies d’agrippés rendues indissociables.

Il y a eu les enfants. Ceux qui font du bruit, qui tirent du jus, qui écoutent trop la télé, qui devraient sortir dehors, sortir plus souvent, sortir du carcan de notre amour, nous laisser un peu seul dedans.

Il y a eu la vie, les pilules qu’elle nous fait avaler de travers, la maison, l’auto, le chapelet de préoccupations qu’on égraine machinalement sans se demander si ça va revenir, si ça va arrêter un jour. Il ne faut pas se demander…

Il y a eu l’ennui, les petites misères, les soirées plates, bien sûr, les soupers manqués, les occasions aussi. Eh puis, il y a ma face, dans le miroir, qui vieillit, mon corps pareil, mes cheveux gris.

Mais il y a toujours le matin, ce court moment, très court moment de certitude. Lorsque l’on respire dans la chaleur de nos corps abandonnés. C’est quand je te choisis. Quand j’ouvre les yeux et qu’il n’y a que toi qui existe. Quand tu ouvres les tiens aussi, te montre gênée de mon regard insistant, me demande depuis combien de temps je te fixe ainsi. C’est quand tu as ce rire bref de celle qui dort encore, qui veut dormir encore, mais qui veut bien s’approcher.

Le temps change le monde. Les peuples marchent sur leurs vieux dictateurs, et toi… Toi… Tu me marches sur le cœur en dormant. Ça crie aussi fort dans ma tête. C’est aussi grand, c’est aussi beau. Tellement beau. Je veux abdiquer aussi, je ne demande que ça.

J’abdique.

Comme d’habitude, ce matin, je t’ai choisie. Je n’aurais su faire autrement.

Comme d’habitude, ce matin, tu m’as choisi. Je me demande encore pourquoi.

Je vais te laisser dormir. Je m’occuperai des enfants, qu’ils ne viennent pas déranger ton sommeil.

Demain, il y aura un autre matin.

Demain, une autre certitude.


Pierre Saint-Pierre & piano


Me suis amusé à agrémenter ma lecture précédente d’un accompagnement de piano. Même si c’est plutôt sommaire, ça habille un peu la chose – sans, j’espère, la déguiser. La nouvelle version peut être écoutée sur cette page de mon site Internet.


Seconde mise en chair, Nos échoueries


Maintenant que je sais que je suis capable de le faire, je ne pouvais pas ne pas publier un extrait de Nos échoueries. Soyez indulgents… Le tout a été enregistré avec les moyens du bord, dans un garage, avec des chasse-neige dans la rue et la fatigue d’une grosse journée.

Il s’agit ici du passage où le personnage principal du roman retrouve, au foyer des gris d’en face, le vieux Pierre Saint-Pierre, conteur qui a longtemps alimenté son imaginaire de jeunesse. Retrouver ainsi un personnage de l’enfance est toujours très confrontant.

Comme chaque fois que l’on revient sur ses pas.

 


Première mise en chair


Tout le monde dort dans la maison. Je suis allé m’enfermer dans le garage poussiéreux, où il fait frette, où le béton du plancher te coince le dedans des pieds. Pis là, me suis enregistré. J’ai relu, sans retenue – et sans prétention – le texte écrit pour la récente soirée des Poèmes animés.

Parce que j’ai enfin trouvé le moyen. De mettre en ligne mes lectures en format mp3. Alors j’en profite pour saluer Luc Beauchemin, le musicien, qui m’a mis sur la piste de Tilidom, qui me permet de m’adonner à ce vice. Je pourrai dorénavant diffuser des mises en chair de mes textes.

La première à être diffusée, donc, Ça claque la porte (suivre le lien), écrit en prévision de la soirée de poésie organisée par les Poèmes animés le 3 février dernier. Bonne écoute… et bonne lecture.


Vers-hurlements et barreaux de lit: une nouvelle critique


Étrange de voir ce qui se produit avec ce recueil. Paru en septembre dernier, il n’avait pas suscité de grandes réactions, ennoyé dans le torrent des nouveautés automnales. Disons qu’il était plutôt passé inaperçu. Et quand on sait que la plupart des livres ne vivent (ou survivent) qu’un mois ou deux sur le marché, je m’étais un peu fait à l’idée: la poésie étant ce qu’elle est, je ne m’attendais pas à plus d’attention.

Et voilà que depuis janvier, un troisième article est publié à propos de Vers-hurlements et barreaux de lit. Sous la rubrique Sur les rayons, dans Voir, une courte critique publiée à la fois à Montréal et Saguenay (et peut-être ailleurs dans le réseau). Je vais de surprise en surprise avec cette plaquette. Chaque fois, c’est comme un beau cadeau.

Je suis plutôt content de la lecture qui en est faite jusqu’à présent. «Le poète ne tente pas de donner du sens à la maladie qui n’en a aucun, il sait seulement que son enfant suturé calfeutrera d’autres béances.» (D. Tardif) C’était justement le plus grand défi de l’entreprise. Témoigner, mais surtout, sans chercher à plaquer un sens dogmatique sur la souffrance – à laquelle rien n’adhère jamais véritablement, de toute façon.

C’est bon que de savoir qu’on peut être lu ainsi.


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