Ça se passe toujours très rapidement. On arrive, on est présenté, on lit, on discute et on repart. Et c’est du direct, alors nécessairement imparfait. Mais c’est toujours une expérience très agréable. Je parle de faire une lecture à la radio.
J’ai donc fait cette nouvelle lecture sur les ondes de Radio-Canada ce matin. Le texte inidét, qui s’intitule Ce court moment, a été écrit sur commande, en respectant le thème de l’amour. Vaste chimère qu’on ne sait plus par quel côté prendre. Moi j’aime la surprendre.
Ce court moment (cliquer ici pour entendre l’extrait)
C’est un court moment, très court moment. Ça se passe dans le silence du matin, dans les vapes du sommeil qui embaument encore le monde. Dans les volutes de la lumière encore grise qui a l’air d’hésiter à rentrer dans la chambre. C’est à cause des rideaux blancs qui couvrent les stores: le soleil a trop d’obstacles pour se rendre jusqu’à nos corps.
C’est un court moment, très court moment, comme ce matin. C’est quand je t’ai choisie. Quand j’ai ouvert les yeux pour ne voir que ton épaule sortie de la couette. Tu sentais chaud sous la couverte et j’avais envie de t’avoir près de moi. À force de t’effleurer la nuque du regard, je t’ai sans doute chatouillée : tu t’es retournée, béate, avec ce sourire endormi qui se glisse sur tes lèvres chaque fois. La nuit avait laissé sa signature sur ton visage, des griffures roses nervurant ta joue.
Ta peau accepte de la nuit qu’elle t’écrive dessus, qu’elle te signe – chaque matin, j’ai envie d’en faire autant. J’aurais tout à écrire sur toi. Le monde serait plus beau écrit sur tes cuisses, écrit sur ton ventre, écrit sur ta bouche.
J’aurais tout à écrire sur toi. Alors ton corps, trop loin, est beau à voir, sent bon.
Et moi qui me sens si vieux… et gras… et fatigué. Moi déjà tellement usé.
Il y a eu tout ce temps. Onze années en parallèle à regarder toujours droit devant, à se savoir ensemble, avec toutes nos crochitudes accrochées l’une à l’autre, nos deux vies d’agrippés rendues indissociables.
Il y a eu les enfants. Ceux qui font du bruit, qui tirent du jus, qui écoutent trop la télé, qui devraient sortir dehors, sortir plus souvent, sortir du carcan de notre amour, nous laisser un peu seul dedans.
Il y a eu la vie, les pilules qu’elle nous fait avaler de travers, la maison, l’auto, le chapelet de préoccupations qu’on égraine machinalement sans se demander si ça va revenir, si ça va arrêter un jour. Il ne faut pas se demander…
Il y a eu l’ennui, les petites misères, les soirées plates, bien sûr, les soupers manqués, les occasions aussi. Eh puis, il y a ma face, dans le miroir, qui vieillit, mon corps pareil, mes cheveux gris.
Mais il y a toujours le matin, ce court moment, très court moment de certitude. Lorsque l’on respire dans la chaleur de nos corps abandonnés. C’est quand je te choisis. Quand j’ouvre les yeux et qu’il n’y a que toi qui existe. Quand tu ouvres les tiens aussi, te montre gênée de mon regard insistant, me demande depuis combien de temps je te fixe ainsi. C’est quand tu as ce rire bref de celle qui dort encore, qui veut dormir encore, mais qui veut bien s’approcher.
Le temps change le monde. Les peuples marchent sur leurs vieux dictateurs, et toi… Toi… Tu me marches sur le cœur en dormant. Ça crie aussi fort dans ma tête. C’est aussi grand, c’est aussi beau. Tellement beau. Je veux abdiquer aussi, je ne demande que ça.
J’abdique.
Comme d’habitude, ce matin, je t’ai choisie. Je n’aurais su faire autrement.
Comme d’habitude, ce matin, tu m’as choisi. Je me demande encore pourquoi.
Je vais te laisser dormir. Je m’occuperai des enfants, qu’ils ne viennent pas déranger ton sommeil.
Demain, il y aura un autre matin.
Demain, une autre certitude.