Archives Mensuelles: janvier 2011

Des pleureuses sur mon corps éteint


Je veux des pleureuses qui se penchent sur mon corps éteint. Je veux leurs larmes partout, que ça fasse du bien. Je veux être baigné par du jus de pleureuse, j’ai le frisson qui n’attend que ça.

Écrire, c’était bien. Mais écrire encore, c’est un vide. Un foutu vide. Une débarque, un déséquilibre qui ne se résout jamais.

C’est ce que je veux, tout à la fois ce que je déteste. Écrire. Le vide. Le déséquilibre. J’ai le corps éteint au milieu du brasier. Je veux brûler. Même si ça fait mal.

Il y a un univers avant l’explosion. Un dé à coudre qui en découd avec ce qu’il pourrait devenir.

Je veux des pleureuses. Des pleureuses nues et belles. Et tatouées. Avec un foulard léger autour du cou. Et ce sourire qui se peut encore même quand elles pleurent. Je veux que leurs mains me claquent, que leurs poings me frappent, que leurs hurlements me harcèlent. Je veux qu’elles pleurent de l’encre. Noire. Et rouge. Et verte. Que ça éclabousse. Qu’il y ait un gâchis de mots, partout, un dégât répandu en paragraphes décousus. Je veux que ça se bouscule, leurs corps de pleureuses nues, leurs larmes sur ce moi immobile, les mots sur mon écran et sur mes pages et dans ma bouches – que ça se bouscule!

Je veux des bousculades. Que ça pleure. Je vais finir par savoir encore écrire. Peut-être.


Goûter aux critiques


Les vrais critiques ne se trompent pas souvent. Pas parce qu’ils ont la vérité infuse. Mais parce qu’ils questionnent. Interroger est la seule attitude possible en création. Douter.

C’est pourquoi j’ai toujours défendu la nécessité de la critique. Même (et surtout) celle qui n’encense pas. Quand je travaillais pour Voir, c’était devenu une marotte. Il faut être critique. «Soyez réaliste, exigez l’impossible.», disait Guevara. Bin voilà. Exiger l’impossible en art quand grâce à l’art tout est possible, c’est un moteur qui ne peut être que particulièrement puissant.

Encore hier, j’avais cette correspondance avec un critique de théâtre montréalais… Comme je cherchais à le convaincre de venir voir Les Sens, du théâtre La Rubrique – où je travaille comme responsable des communications, pour ceux qui ne le sauraient pas – il m’a simplement répondu: «êtes-vous prêt à recevoir un véritable critique montréalais?». Il ne faut pas croire qu’il se prenait pour un autre. Mais il me signifiait que s’il venait jusqu’ici, il recevrait la pièce avec le même sérieux, et l’évaluerait avec les mêmes critères qu’une production montréalaise.

Eh bien, oui. Nous sommes prêts. Parce qu’avant tout, nous voulons avancer. Et je le répète – parce que je l’ai dit souvent lorsque j’étais chroniqueur -, les véritables critiques ne font pas peur, elles font avancer. Elles ne sont pas un mal. Elle sont juste nécessaires.

Il m’a dit qu’il viendrait. J’y croirai lorsque je l’aurai vu. Ce serait chouette, parce que ça fait un bout que je veux lui serrer la pince.

J’ai souvent été confronté à la critique populaire avec les chroniques que je signais pour Voir. C’était généralement une question de discours… Les idées se confrontent, elles existent pour ça. Depuis que j’ai commencé à publier des livres, les critiques se sont intéressés non seulement au fond, mais à la forme. Jusqu’ici, j’avais été choyé – je suis souvent bien plus sévère envers ce que j’écris que les critiques qui s’y sont penchés. Je ne crois pas que ce soit flagorneur… C’est surtout que les critiques lisent généralement une seule fois un livre (et encore) et que moi, mes livres, je les ai lus des dizaines, voire des centaines de fois – vous ne vous doutez pas de combien de fois j’ai pu lire Nos échoueries!

Récemment, j’ai goûté des critiques un peu plus roides, avec Vers-hurlements et barreaux de lit. Pas tant, juste un peu. Si Jean-François Crépeau (Le Canada Français) en a fait une lecture plutôt flatteuse – je ne dis pas qu’elle ne soit pas juste, mais que j’en suis flatté – Hugues Corriveau, du Devoir, même s’il souligne une flopée d’élément plutôt positifs, ne se gêne pas pour me rentrer dedans avec aplomb pour le titre de la plaquette, la présentant comme un «recueil dont le si mauvais titre à lui seul ferait fuir quiconque».

Vous savez quoi? Il est loin d’avoir tort. Je n’ai que des doutes pour ce titre depuis que j’ai publié ce recueil. Il est porteur de certains sens que je n’assume pas, rebute des lecteurs qui autrement auraient pu lire et apprécier le livre… Je suis d’accord avec Corriveau.

Les vrais critiques ne se trompent pas souvent. Pas parce qu’ils ont la vérité infuse. Mais parce qu’ils questionnent. Interroger est la seule attitude possible en création. Douter.

Et lorsqu’ils doutent, le plus souvent, c’est à propos de ces choses qui déjà nous ont fait douter.

Pour lire les critiques de Vers-hurlements et barreaux de lit:

CRÉPEAU, Jean-François, «J.-F. Caron et Louise Dupré: quand la poésie évoque l’enfance», in Le Canada Français, 6 janvier 2011. (Article entièrement disponible en suivant le lien)

CORRIVEAU, Hugues, «Poésie – Marie-Pierre Sirois et Jean-François Caron, de là où se vit le désir», in Le Devoir, 15 janvier 2011. (comme l’article n’est disponible que pour les abonnés, je le cite ici bas)

Extrait de l’article de Corriveau traitant de Vers-hurlements et barreaux de lit :

«Le coeur fragile

Périlleux projet que celui de témoigner de la maladie de son enfant dans un recueil de poésie! Projet risqué auquel s’est attaqué Jean-François Caron dans Vers-hurlements et barreaux de lit, recueil dont le si mauvais titre à lui seul ferait fuir quiconque. Mais voilà, le défi est relevé non sans grâce, puisque le poète sait traduire ses angoisses avec des mots tout aussi amoureux que percutants. Avant même que le fils naisse malade du coeur, il entendait le foetus bruyant, les battements fuyants de celui qu’il «connaissai[t] par coeur».

Ce livre appelle l’arsenal des onomatopées, des percussions sonores aptes à traduire un affolement d’amour. Devant l’enfant dans son bloc de verre, le père murmure: «ensemble debout dans le bip /des machines auxquelles tu es branché / ensemble debout qu’on se tienne debout /qu’on se tienne debout — tous les deux sur tes pieds». Le recueil est un appel à la vie, à la survie d’un être dont tout dépend.

Il ne fait aucun doute que le début de ce recueil touchera quiconque a vécu semblable angoisse de voir naître un enfant imparfait, quiconque craint que ne lui adviennent ce heurt et ce malheur. Et, comme pour dépasser ce trop-plein d’intimité, l’auteur dérive et en appelle à d’autres enfants démunis venus de lieux lointains, mais il fait aussi de son propre enfant à l’organe brisé l’image même de son pays sans véritable existence, toujours fragilisé de n’être pas encore et de tendre vers soi. Et, sous l’oeil blessé d’une Eugénie symbolique, le poète espère que son enfant guéri soit à l’image future d’une résurrection d’un autre ordre et qui chante la vie commune.»


Barbouillé comme un Riopelle


N’ai pas chômé. Pourtant, quand on y pense, c’était tout de même de la procrastination.

Fait du ménage dans mon bureau, hier. Après avoir jointé de la céramique tout l’après-midi. Le commun des mortels trouverait encore que c’est le bordel. Tout n’est pas placé de façon si évidente… Mais ce serait sous-estimer la propension de mon esprit à tout transformer en chaos. Si la Ville était passée par là quelques jours plus tôt, elle aurait sans doute pu faire fermer les lieux. Comme ces appartements où vivent ces gens qui ont tendance à tout accumuler.

J’ai vécu voisin d’un homme comme ça, un jour. Dans la cour, derrière sa maison, tout s’accumulait en piles, en amas.

Dans mon bureau, depuis ma dernière transition professionnelle, c’était un peu comme ça. Il y avait là de vieux journaux empilés. Et des vestiges des temps anciens. À voir la facilité avec laquelle j’ai tout jeté (dans le bac de récupération, s’entend), il était évident que les fantômes avaient cessé de me hanter. S’ils l’avaient déjà fait.

J’ai vidé trois tiroirs de classeurs. Libéré ma table de travail – ce qui, déjà, n’était pas une mince affaire. Fait le tri. Épuré l’espace. Réorganisé. Et scotché cette photo de Riopelle sur ma bibliothèque, découpée dans un vieil exemplaire du Devoir. Je ne sais pas pourquoi. Peut-être que je me sentais barbouillé comme un Riopelle.

Alors, tout fait. Sauf écrit.

N’ai pas chômé. Pourtant, quand on y pense, c’était tout de même de la procrastination.

Sauf que ce qui ne s’est pas écrit s’est tout de même raconté, quelque part dans ma tête. La même histoire, mais de toutes sortes de façons. Ranger n’est pas loin de la méditation.

À croire que j’ai peur de la fixer sur papier, cette histoire. Et pourtant. J’ai hâte de la lire.


Le grand délestage


Je me suis nettoyé. L’esprit, je veux dire. Libéré des entraves des Facebook et autres rétentions quotidiennes. Et pour être bien certain d’y arriver, j’ai pris avec moi ceux que j’aime, et j’ai sacré mon camp dans le sud. Là où il n’y a d’Internet que de façon sporadique. J’ai nommé: Cuba.

Alors je suis parti sans ordinateur. Qu’avec un cahier. Et quelques crayons. Parti m’écraser le cul dans le sable. Ce sable duquel tout peut surgir. Et boire tout le rhum qu’il est humainement possible de se faire passer dans le gosier sans sombrer dans le délirium tremens. Et prendre tout l’amour qui passe. Celui qui fait passer l’ivresse la plus dense pour un triste plaisir et qui replace l’esprit, le coeur et l’estomac.

J’avais apporté plusieurs livres. Pour me goinfrer des mots des autres. Et finalement, j’aurai cuisiné mes propres mots.

C’est comme ça que j’aime la vie. Quand elle me sert ce dont j’ai le plus profondément envie. En l’occurrence: écrire.

Alors c’est dit: j’ai écrit. À la plume. Dans mon cahier. Raturé. Augmenté. Écrit encore. Pris des décisions. De grandes décisions.

Entre autres, celle d’écrire pour le plaisir. Mais aussi, j’ai séparé des histoires. Celles qui se rapprochaient depuis un certain temps se sont soudainement dispersées. Parce que tout ne doit pas être dans le même paquet. J’ai une vie pour écrire. Chacune de ces histoires méritera peut-être que je m’y attarde.

Eh puis, mon éditeur m’a bien conseillé avant mon départ. Il m’a dit, au détour d’un excellent souper en compagnie de bien belles gens, que lorsqu’on écrit, il faut toujours prendre le chemin le plus difficile. Tant de sagesse de la part d’un si jeune homme.

Alors voilà, c’est ce chemin que j’ai décidé d’emprunter. Le plus difficile. Et ça prendra le temps que ça prendra. Et je suis serein. C’est sans doute pour ça que j’ai réussi à écrire toutes ces pages en si peu de temps.

Drôle comme même après avoir écrit pour la peine, j’ai encore en tête tout ce qui n’a pas été écrit.

Il ne faut pas que ça cesse. J’y retourne.


Suivre

Recevez les nouvelles publications par mail.

Joignez-vous à 1 253 followers