Archives Mensuelles: décembre 2010

Parce que je ne peux lire rien qu’un peu


Si vous n’en êtes pas à votre première visite sur ce blogue depuis le dernier mois, vous avez peut-être remarqué que depuis tout ce temps, je «lis» Gouverneur de la rosée. Je pourrais faire comme si, mais ce n’est pas un oubli de ma part. La réalité, c’est que je lis peu. Trop peu. Beaucoup trop peu.

Le problème, c’est que je ne sais pas lire à moitié. Lire rien qu’un peu. Lire en aparté en sachant que le spectacle continue. Je ne sais pas être à la fois dehors et dedans.

En fait, je ne sais lire que totalement, dans un engagement total. Impossible pour moi de grapiller quelques lignes, d’effleurer quelques paragraphes ou d’engouffrer en urgence quelques pages à la volée.

Pour lire, je dois tuer tout ce qui existe.

Si je suis, par exemple, dans une salle d’attente, baigné dans cette onde grave des voix emmêlées qui donne l’impression de respirer, le monde existe trop autour, et pas assez sous mes yeux. Je ne sais pas lire non plus si j’ai faim. Si j’ai soif. Ou chaud. Ou froid. Je ne sais pas lire si autour les enfants courent. Se chamaillent. Ou surtout s’ils rigolent. Parce qu’alors mon envie n’est pas entre les lignes, il est auprès d’eux. Je ne sais pas lire si mon amoureuse est trop belle près de moi. Parce qu’alors mon désir n’est pas sous la même couverture.

Je ne sais presque jamais lire.

Ce n’est pas que tout aie priorité sur le livre. C’est plutôt que le livre importe tellement que je n’accepte pas de le partager. Je veux chaque fois m’y consacrer. Je veux être plus que le voyeur curieux des vies de papier. Pas un homme qui vit et en profite accessoirement pour lire. Je veux être un homme mort, un homme qui n’existe plus, qui ne sait plus que lire – rien d’autre. Un homme qui n’est plus homme, qui n’est plus qu’une histoire, qui n’est plus qu’une voix. Un homme qui coule comme une parole, parfois murmure, parfois éclat, parfois cri, parfois rire, parfois rage. Mais toujours parole, ronde et pleine.

Quand je me présente à l’autel blanc d’un livre, je ne veux pas être fidèle, je veux être brebis. Je ne veux pas être nourri, je veux nourrir ce que je lis. Je veux être brûlé. Sacrifié.

Je veux être mes livres. Ce n’est pas souvent possible.

Faire abstraction du monde.

Faire du monde une abstraction calme et silencieuse.

Être mes livres. Vivre et mourir de la première à la dernière page.

Ceci expliquant cela, il est sans doute plus facile de comprendre certaines choses à mon sujet. Pourquoi je lis encore Gouverneurs de la rosée même après un mois. Pourquoi je suis aussi exigeant et critique, aussi, envers ce que je lis et ce que j’écris. Parce que si je prends toutes ces précautions avant de plonger, j’aime ne pas piquer une tête dans l’oeil boueux et verdâtre d’une mare asphyxiée. Si je me sacrifie, au moins que ce soit pour une bonne cause.

Je ne suis pas en train de dire que Gouverneurs de la rosée n’en est pas une, bonne cause. Au contraire. Je n’ai aucune patience pour les livres fades. Je l’aurais abandonné si tel avait été le cas. De tels cadavres s’entassent par centaines partout sur mon parcours de lecture. Je suis sans pitié. Mais ce livre m’a été conseillé par Dany Laferrière. Et les bribes que j’en ai lu m’ont effectivement plu. Ne me manque plus que le temps de m’arrêter et de faire le vide autour pour sentir la chaleur du caillou haïtien, le cuir de leur peau noir, l’odeur de leur labeur, le parfum de leur repas… Je voudrais le lire sous le soleil, tout d’un trait, en buvant du rhum jusqu’à me laisser brûler du dehors comme du dedans.


Suivre

Recevez les nouvelles publications par mail.

Joignez-vous à 1 253 followers