Je savais déjà depuis quelques jours que ça se produirait. Mais je n’osais pas en parler pour ne pas conjurer le sort. (Comme si j’étais superstitieux…) C’était peut-être le stress, aussi. J’ai toujours de la difficulté à accorder toute ma confiance en ce que j’écris, il faut croire.
Et voilà que ce matin, après être allé porter le plus jeune au service de garde, j’ai fait un crochet à l’épicerie; j’ai marché tout droit vers le présentoir des journaux; je me suis penché sur la Presse; je l’ai feuilletée vitement; sur le point de me décourager, je suis tombé sur une image de la couverture de mon livre. Satisfait d’y trouver un texte qui en parle, j’allais refermer le journal mais j’ai succombé à la curiosité, planté au beau milieu de la place, oubliant ce qui se passait autour. Dans le magasin encore vide à cette heure matinale, il m’est venu cette bouffée de chaleur, une émotion à laquelle je ne m’habitue pas. Savoir que quelqu’un a aimé. Juste ça. Quelqu’un que je ne connais pas, qui a choisi de me lire, qui a tout traversé, et qui aimé. J’aurai sans doute l’air faible, mais j’ai presque pleuré. Ce n’est pas juste cet article. C’est la somme des quelques articles, et de ces gens qui ont lu Nos échoueries, qui m’ont arrêté dans un endroit public, qui m’ont écrit des courriels…
La caissière me regardait de travers d’en arrière de son comptoir. Je devais avoir l’air effronté de lire le journal comme ça sans l’avoir payé, j’imagine. Quand je m’en suis rendu compte, évidemment, j’étais gêné. Parce qu’alors, soit je passais pour un étrange en ne lui expliquant pas, soit je passais pour un vantard en lui expliquant.
Pourtant, je suis juste un p’tit gars. Un p’tit gars qui sait enfin faire du vélo. Un p’tit gars qui vient d’embrasser une fille pour la première fois. Un p’tit gars qui a un beau bulletin. Un p’tit gars qui sait que tous ceux qui sont là sont venus pour son anniversaire. Un p’tit gars, quoi. Impressionnable et impressionné.
Je me suis évidemment mis un pied dans la bouche. Vous avez écrit un roman? Oui. Je ne savais quoi dire de plus. C’est que, je suis un type particulièrement gêné, contrairement à ce que les gens pensent en général. Quand je n’ai plus mon chapeau de rédacteur en chef (et je ne le porte généralement pas à l’épicerie), je m’effacerais volontiers dans le papier-peint.
J’ai payé mon journal, suis revenu à la maison, ai relu la critique. M’en suis senti encore tout chose.
Ça fait un mois aujourd’hui que Nos échoueries a été lancé. Je ne suis pas habitué à autant «d’amour». Appelons ça comme ça. Ça fait du bien, beaucoup de bien.