Malade.
Pas de cachette: je suis malade. Rien de bien grave, mais long un peu à rétablir, disons. On m’a donné un quelconque narcotique pour endormir la douleur – et le gars avec, lui qui supporte mal ce genre de choses.
Quand tu es malade, tu t’attends à trouver le bonheur dans : un bouillon qui te replace l’estomac; plus jeune, ta mère qui se penche sur toi et pose sa main fraîche sur ton front, pas tant pour savoir si tu es fiévreux que pour te faire sentir qu’elle est là pour toi; plus vieux, ta blonde qui vient doucement se blottir contre ton dos pendant la nuit, qui arrive à te faire du bien même en dormant. C’est vrai que c’est quelque chose comme du bonheur, y’a pas à dire. Ma blonde pis tout le reste.
Me revois hier soir, avachi sur le divan comme je l’ai trop été depuis 8 jours. Je venais de m’enfiler la médecine prévue, et les vapes commençaient à me prendre enfin la tête pour faire disparaître mon corps dans l’arrière-monde. Rien à voir avec le bonheur, ça c’était juste du soulagement. C’est après qu’il est venu, le bonheur. Coup de téléphone comme un coup de théâtre : il s’agit de cette délicieuse comédienne, Marie-Joanne Boucher, que le Grand Texte a fait se pointer dans ce chapitre de ma vie. Je me perds un peu dans ce que je lui ai répondu, mais le résultat est le même. Samedi soir, en ouverture d’un spectacle bénéfice du PQ, au coeur du petit village de Sainte-Béatrix, elle lira mes Lettres d’octobre. En introduction des Charbonniers de l’enfer.
C’est un peu ça le bonheur. Quand le monde a l’air de se concentrer sur le nombril de ce corps qui te fait mal, que t’arrives plus à penser à autre chose qu’à toi, même avec beaucoup de volonté. Mais que le téléphone te rappelle qu’il y a quelque chose comme un pays qui attend de venir. Pis que tu peux peut-être faire quelque chose, toi aussi.
T’sais, t’avais dit quelque chose de même, justement, dans tes lettres d’octobre. (Pour ceux qui voudraient se souvenir des lettres et qui ne seront pas au village ce samedi, je les reproduis plus bas.)
Ma plus grande tristesse, c’est que je ne serai pas présent pour assister à l’événement. Mais c’est pour un autre grand bonheur. Je dois me rendre à Chicoutimi pour le festival Mots et merveilles et mon lancement saguenéen de Rose Brouillard, le film où je dois faire moi-même des lectures publiques.
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Les Lettres d’octobre
5 octobre 2009
Damir, mon petit lion du Nord,
Tu m’as entendu te le dire, ou le dire dans ton dos, derrière toi, tourné vers ta mère. C’est peut-être lui qui va nous faire un pays. Je l’ai répété souvent. Une petite phrase lancée comme ça, sans prétention, sans vouloir faire de pression. Tu n’as que deux ans. Tu as le temps d’apprendre…
Mais t’es un p’tit gars tellement fort. Quand tu liras ça, peut-être que tu l’auras oublié. Peut-être cette cicatrice sur ton thorax ne voudra plus dire grand chose. Pour moi elle restera la marque de ton caractère, l’exemple à suivre, le symbole de tous ces combats pour lesquels je devrai me tenir debout afin de faire honneur au courage dont tu as fait preuve.
Aujourd’hui, je le dis avec légèreté. Nous sommes passés au travers, toi le premier. Les deux premières années de ton existence, tu les as consacrées à te battre pour survivre. Pour survivre pour vrai. Rien à voir avec notre langue, notre culture ou une quelconque prétention populaire… Je parle de ta vie.
Il y a un an, tu te faisais opérer à coeur ouvert. Le lendemain, tu étais debout dans ta couchette chromée d’hôpital, tu te démenais comme un beau diable pour tenter de faire tomber les barreaux qui te contraignaient à ton carré de matelas.
Tu es passé au travers. T’en souviens-tu? Tu es passé au travers. Maintenant, t’es un petit bonhomme droit comme un mât, effronté, indomptable. Et ça me rend fier. Vraiment fier.
Aujourd’hui, t’es une tornade, tu as ce caractère bouillant que je n’ai jamais eu. Tu ne t’en laisses imposer par personne, et même si nous tenons notre bout, tu es déjà revendicateur, enflammé, intenable. C’est pour ça que souvent, quand d’un côté je joue mon rôle de père et que je contiens tes sautes d’humeur, je me tourne vers ta mère et lui répète la même phrase, toujours la même: C’est peut-être lui qui va nous faire un pays…
Si j’ai senti le besoin de t’en parler, c’est que je me suis rendu compte récemment que cette petite phrase était troublante. J’ai compris que si je la répéte tellement souvent, c’est peut-être que j’ai abdiqué, déjà. Pourtant, si je ferme ma gueule, même toi, tu ne le verras pas ton pays. Même avec ton caractère de chiot conquérant. Même avec tes rugissements de lion du Nord. Même avec ton tempérament bouillant, ton énergie inépuisable…
J’ai compris que jouer mon rôle de père, c’est aussi suivre les traces de ceux qui ont été mes propres pères. Comme eux autres, il faut que je me lève.
Si je veux que tu le vois ce pays, je ne dois pas me taire. Si je veux que tu le vives ce pays, je dois faire ma part. Si je veux que ce soit toi qui nous fasses un pays, il faut que je prépare le terrain.
Tu sais, je vous aime plus que tout, ton frère et toi. Vous êtes déjà un peu ma part pour ce pays-là. Mais ma responsabilité ne s’est pas éteinte avec votre naissance. Je voulais que tu saches, Damir, que je suivrai ton exemple. Comme toi, mes cicatrices seront signes de courage. Comme toi, je me relèverai, et ferai tout pour que tombent les barreaux qui me retiennent. Et j’en sortirai tempête. On n’aura jamais vu pire bourrasque. Et peut-être que quelqu’un, quelque part, se dira C’est peut-être lui qui nous fera un pays.
Demain je pars pour la guerre / Avec mon grand chien qui aboie / Des cailloux plein ma gibecière / Et à mon côté gauche le droit.
Damir, quand tu te lèveras demain – je n’en doute pas – j’espère que j’aurai laissé quelques traces derrière moi qui pourront te donner le goût d’avancer. Et si ton frère, le calme après la tempête, trouve les mots pour faire loi, et s’il sait rêver assez pour donner une nouvelle dimension à notre combat, je serai le plus choyé des pères.
À demain, fils. À demain.
29 octobre 2009
Fiston, mon p’tit lion du Nord,
J’ai eu envie de te dire. Te dire encore. Le ciel est tellement bleu quand la neige est blanche. Il n’y a qu’en octobre que ça peut arriver. Quand on ne l’a pas encore souillée. Quand on sait qu’elle fondra avant d’être sale.
Le ciel est tellement bleu quand la neige est blanche. C’est ce que je me disais en te voyant partir avec ton petit bagage à l’épaule en soufflant des nuages autour de toi. Tu t’arrêtais à chaque pas pour gratter le sol de tes petits doigts. Tu t’en es mis plein la bouche, tu en as lancé devant toi, tu en as piétiné d’excitation. Et je t’ai trouvé beau.
C’est comme ça que je le vois sans qu’il existe, ce pays que je veux pour toi. C’est un enfant excité, fragile, à qui tout peut arriver. Un enfant que j’ai envie de voir grandir, de voir exister, pour vrai. J’ai peur, parfois, qu’on l’abandonne avant, cet enfant fougueux, dans les traces de ses parents, quelque part sur un sentier nival.
Toi, je ne te laisserai pas tomber. Mon p’tit lion du Nord. Je te laisserai grandir et avancer, je te laisserai manger de la neige, lancer des glaçons, sous un ciel plus bleu que d’ordinaire. Mais je ne te laisserai pas tomber.
Avance. Fais tes traces, toi aussi. Un chemin vers le haut, toujours vers le haut, jusque tout en haut de la côte. Peut-être que c’est moi qui suivrai tes traces. Là où le ciel est encore plus bleu quand la neige est blanche.
Merci, mon p’tit lion du Nord. Je passe une belle journée.