Exister


J’écris moins sur les Internets. C’est un fait.

C’est que j’ai entamé, il y a quelques semaines, un carnet d’auteur. Un vrai, cette fois. Pas seulement un autre de ces cahiers que j’accumule depuis des années, où je griffonne aléatoirement, quelques vers ici, quelques phrases là. C’est un véritable carnet d’auteur, où je collige mes notes de lectures, mes impressions littéraires, mes réflexions théâtrales, et où je garde des traces de ma vie d’écrivain. Les instants délicats et parfaits. Les moments de découragement. Question de m’en rappeler.
Quand ce sera nécessaire.
Quand j’aurai abandonné.
Quand j’aurai décidé de retourner travailler de 9 à 5 quelque part.
Quand j’en aurai eu assez d’une vie sociale proche du néant. Et du vide harassant dans le fond de mes poches.
Quand j’admettrai, comme on me le reproche, que j’écris trop.
En attendant, je noircis ce cahier qui n’a l’air de rien. Un cahier même pas acheté pour ça. Un cahier entamé en 2010 en plein Salon du livre de Rimouski, et aussitôt abandonné (comme les dizaines d’autres carnets qui s’empoussièrent un peu partout dans la maison). Un cahier taché de café renversé, épaissi de photocopies disparates, aux pages jaunies et cornées.

Si j’arrive à soutenir le rythme, à écrire pratiquement tous les jours, c’est entre autres parce que j’ai cessé de diffuser de l’écrit vain à tout vent: ces bouts de phrases disséminés sur Facebook, et ces tartines toujours trop longues sur mes blogues. C’est aussi parce que j’ai cessé d’écrire pour être lu.

Ce carnet qui me suit dorénavant partout ne mériterait pas un regard extérieur, faut pas croire. Je m’y relis à peine, refusant le re-travail. Et ça fait du bien. C’est du texte mort-né, avorté avant le beau de la naissance, cru et sans préparation. C’est ce que ça vaut: de l’avorton littéraire. Et oui, vraiment, ça fait un bien fou.
Dans ces pages, l’écriture n’est plus une communication. Elle devient une façon de réfléchir, d’aborder le monde autrement. Une façon de lire l’existence et d’agir sur elle. Sans spectacle. Et sans mise en scène.
C’est une portée sans mélodie.
C’est une vibration hors du sens.
Un langage sans invention. Et encore: ça fait un bien fou.

J’ai retrouvé la sensation d’exister. Respirer les parfums riches de la pluie en forêt n’est plus un vague souvenir. Le vent, et la pluie, et la rosée, et la nuit, et les cris des geais. Je suis redevenu un corps. Une peau. Un existant.

J’ai retrouvé la forme, aussi. Ça n’a rien à voir, pure coïncidence. Une situation trop complexe pour l’expliquer ici. Mais je redécouvre la vie dans ce qu’elle a de vif. Sans devoir m’écraser de fatigue. Et je sais lire à nouveau sans me perdre entre les lignes. Quel bonheur.

Exister n’est plus un luxe.

Pour le temps que ça durera, il faut me souvenir. Et malgré ce qu’on en dit, je continue de croire que non seulement je peux écrire plus, mais que je dois le faire. Ceux qui ne sont pas d’accord ne savent pas l’urgence. N’en ont aucune idée.

Je ne peux pas leur en vouloir. Seulement les faire mentir.

Alors j’ai l’air mort, à force de ne plus être sur les Internets. J’ai l’air de ne plus exister, sans doute. C’est un signe des temps. Aujourd’hui, si on n’est plus là virtuellement, on n’existe pas vraiment. Le monde a le droit de m’oublier, c’est bin correct pour moi.

Mais j’existe un peu plus, et je vis mieux que depuis longtemps. Et j’écris plus et mieux que jamais.

Je vais revenir. J’ai trop besoin d’attention, trop besoin d’amour pour ne pas le faire. En attendant… Je vais bien.
Je vais bien.
À la r’voyure.

Eh puis, je vous encourage à exister aussi. Vous allez voir, ça fait du bien.

Source: sophiebrisard.blogspot.ca


L’accident qui finit pas


C’était un accident. J’allais porter une pile de livres à la Grande Bibliothèque, empruntés quelques semaines plus tôt pour compléter mes recherches pour un article. Je ne devais rien rapporter à la maison, je voulais mes mains vides au retour. Mais j’ai eu du temps à tuer.

J’ai fouillé les rayons. T’sais, une recherche du genre «j’ai de la chance». Comme ça, j’ai trouvé les rayons du théâtre. Et alors, j’en ai eu l’urgence. Fallait me voir dévaliser les rayons.

Lire du théâtre. J’aime tellement ça, lire le théâtre. Voir tous les possibles du texte plutôt que de m’en faire imposer une vision. Comprendre les mécanismes. Faire sonner à répétition le rythme de certaines répliques. Hurler. Chuchoter. Chanter. Étouffer. Recommencer.

Cette semaine, j’ai lu huit pièces de théâtre. J’en ai encore une huitaine à dévorer. Dans le genre varié, t’sais. De Sarah Kane à Larry Tremblay, passant par Jennifer Tremblay, Howard Barker, Daniel Danis (évidemment!) et Jean-Marc Dalpé. Quelque chose comme une orgie théâtrale, de quoi m’en mettre plein les tripes.

Je ne sais pas ce que je cherchais.
Pourquoi je faisais ça.
Mais je sais ce que j’ai compris.

Cette passion pour le théâtre. Tous ces possibles qu’il offre et qu’aucun autre art ne permet d’aussi belle façon. Cette jouissive concomitance potentielle des temps, des lieux. Cette intrication des paroles disjointes dans les mêmes corps, ou alors cette diffraction de la même parole en plusieurs corps éparpillés. Ça n’a rien à voir avec le roman choral. Rien à voir avec les séquences successives d’un film qui voudrait nous faire voyager en divers lieux et divers temps. Au théâtre, c’est autre chose.

C’est : tous les temps concentrés, hameçonnés à la même parole vive.
C’est tous les lieux qui bulbent dans le même espace à  mesure que le texte les «réalisent».
C’est tout ça qui n’est jamais complètement là, mais qui non plus jamais ne disparaît totalement.

Je sais : que je ne pourrais jamais « ne plus écrire de théâtre ». Or, je pourrais sans problème ne plus jamais publier de recueils de poésie. Parce que cette poésie, je la trouve n’importe où, je la crache à tous vents, même ceux de face. Ça me sort par les pores, littéralement, et ça sent ce que ça sent. J’en aurai toujours dans mes romans, j’en trouve plantée dans n’importe quel billet publié sur ce blogue. Crisse, je peux écrire une strophe sur un napperon ou dans le brun d’une boîte de Corn Flakes éventrée, je n’en serai pas moins satisfait. Quand j’ai la luck de pouvoir profiter d’une chambre d’hôtel, j’en écris même aux femmes de ménage. La poésie, ça a pas besoin de recueil. Ça a juste besoin d’être écrit.

Mais le théâtre n’est nulle part en-dehors du théâtre. Il n’est que là où il peut exister, dans la tension du souffle et des attentes. Pas nécessairement sur une scène. Mais là où ses conditions d’existence sont réunies, là où les conventions lui donnent vie.

C’est ça. Le théâtre, c’est l’accident qui finit pas. C’est la vie qui poigne quelque part sur la planète pis qui se répand, pis qui est pas tuable. Ostie qu’on est pas tuables, pareil.
C’est l’accident qui finit pas. C’est le texte qui ouvre le ventre. Pas celui qui nous met le nez dedans.
J’ai le goût d’ouvrer des ventres. Une orgie d’ouvrages de ventres. Que ça crève, que ça explose, que ça vive.

C’est pas un secret que je m’intéresse au théâtre depuis longtemps. J’ai déjà fait quelques projets d’écriture, discrets mais très formateurs. Sauf que j’ai eu peur longtemps que mes textes soient tout croches. Qu’ils ne soient pas suffisants. Que ce ne soit pas à ma place. Peur d’être déçu de l’arrivage du texte, aussi, mais bon, j’imagine que celle-là va rester.

Mais crisse, quand je mets le feu pis que ça flambe, je viens tellement à l’envers, tellement sans voix, tellement tu que j’écrase. Je peux pas sortir de ce monde-là. Faut que je plonge plus en amont, quitte à me retrouver dans le bas trop vite, là où y’a moins de remous. Quitte à me fracasser le crâne sur une roche pendant la descente. Ce serait une belle fin, pareil.

Faut que je plonge plus en amont.

J’en ai eu l’intuition, t’sais, avec Les mains de Jonathan. C’est un texte que j’ai écrit, qui est co-produit par La Rubrique et le Trillium et qui sera présenté en 2014. J’ai pu l’entendre lu par les comédiens, quand nous l’avons travaillé, argumenté, décortiqué dans le cadre d’un laboratoire de production, quelque part à Ottawa, en février dernier. J’ai suivi avec intérêt la vision qu’en avait eue le metteur en scène, Pierre-Antoine Lafon Simard. J’ai reçu tout ça comme une décharge. Mais alors, c’était encore juste ça : de l’intuition. Un « crisse-que-j’aime-ça » pas plus réfléchi, t’sais. Ça venait du creux, dans le milieu du ventre, à trois pouces au nord du nombril. Du creux fragile, là où la peau touche pas encore les côtes, là où elle est le dernier rempart avant de poigner dans les tripes.

Il m’a fallu un mois pour m’en remettre. Et pour comprendre un peu. Ce « crisse-que-j’aime-ça », c’est pas de l’ordre du thrill, ni du caprice, ni de l’ego. C’est technique. C’est intellectuel. C’est créatif.

C’est la traversée du texte. C’est son avenue. C’est l’intersection. C’est là où l’écrit prend une envergure qui dépasse le réel, quand il poigne une épaisseur. C’est quand le corps amène le texte ailleurs, et que dans le même temps le texte mène le corps ailleurs. Ça va tellement loin. Ça peut aller tellement loin.

C’est ça. C’est ce possible là. C’est la seule vraie texture. L’accident qui finit pas.

Watch out. Je m’amuse.

Je m’en viens.


Je pense que oui.


Dormirai pas de la nuit.
Ouvert une bouteille de rouge.
Laisse grésiller le feu dans le poêle grand ouvert, c’est chaud et orange derrière la grille.
Je t’ai vue légère. Légère comme jamais.
Eu peur que tu prennes le bord du vent. T’étais belle, vraiment. Dans le brouillard des larmes qui étouffait ce que je voyais de toi. T’étais belle, habillée en mou, avec ton sourire des grandes histoires.
J’ai bu du rouge et un peu de ton enthousiasme. Ça goûtait tellement bon.
Elle sera vendue, tu crois? Vendue pour vrai?
Je pense que oui, que t’as dit. Je pense que oui. On va aller chez le notaire au début de mai.
Maudit que je t’aime. T’as tellement l’air de comprendre ces affaires-là. Les affaires, là, celles que je comprends jamais. Celles auxquelles je crois jamais. Sérieux, tout ce que je sais, là, c’est que ça fait juste moins mal, tout d’un coup. T’sais. Depuis que tu m’as dit que tu penses que oui. Qu’elle sera vendue. Vendue pour vrai.

Dormirai pas de la nuit. Ça fait deux ans qu’on dort plus, de toute façon.

Dormirai pas de la nuit. Je vais te regarder dans ce bleu clair de la lune éclatée sur la dernière tempête répandue.
Dormirai pas. Vais te coller.

Maudit que j’vas être bin.


Citation: Hubert Aquin


Lire ceci et sentir l’urgence.

Écrire des romans non souillés par l’intolérable quotidienneté de notre vie collective et dans un français antiseptique et à l’épreuve du choc précis qui ébranle le sol sous nos pieds, c’est perdre son temps.
Hubert Aquin

 


Depuis la dernière fois


depuis la dernière fois, j’ai –

éteint la télé, ce n’était pas si difficile ce n’était même pas une résolution, même pas de la bonne volonté, juste
juste un haut-le-coeur, je pense, juste
juste un trop plein, juste
juste une incohérence avec laquelle j’arrivais mal à vivre, tout ce temps devant l’écran, tous ces livres que je ne lisais pas, répétant à qui veut bien l’entendre que je-n’ai-donc-pas-le-temps-de-lire-c’est-vrai-c’est-fou-je-n’ai-tellement-pas-de-temps-pour-ça-je-lis-trop-peu-je-sais-c’est-ridicule, vous savez, ce discours, et pourtant
pourtant j’ai éteint
la télé et les autres écrans, me suis déconnecté des réseaux

depuis la dernière fois, je –

me suis déconnecté des réseaux, passage à vide,
me suis rendu compte comme mon existence tournait autour d’un bouton, d’un j’aime: je réfléchissais ma vie en termes de statuts
y’a-toujours-bin-des-maudites-limites
ma vie en termes de statuts, comme si chaque réflexion / événement / émotion devait devenir un spectacle de quelques lignes
alors j’ai juste
juste fermé ma gueule virtuelle
me suis mis à apprécier les choses pour ce qu’elles sont, dans le rien-que-là, dans la présence immédiate, sans leur chercher d’écho, j’ai cessé
de réfléchir ma vie en termes de statuts
et j’ai

accueilli le vide

depuis la dernière fois, j’ai –

accueilli le vide

depuis la dernière fois, surtout j’ai

lu
plus de quinze-cents pages en janvier
lu comme un boulimique se gave
des livres et des livres
Autoportrait au revolver, qui m’a redonné le goût, puis Griffintown, c’était parti pour de bon, alors je me suis lancé dans tout ce que je pouvais trouver, un livre jeunesse trouvé dans les affaires de mon plus vieux, Obnübilus, et un roman prêté par la gentille voisine, Les quatre saisons de Violetta, et puis L’Homme blanc, qui m’attendait depuis si longtemps, et Le Christ obèse encore en cours, et je frémis déjà à l’idée de ce que je pourrai lire ensuite
des livres et des livres
des articles à la pelletée, aussi, et encore des articles
on va en pelleter des nuages, on va faire tempête
je crois que je ne pourrai plus jamais arrêter
plus jamais arrêter de lire

d’ici la prochaine fois, j’aurai –

lu
j’aurai lu

depuis la dernière fois, je –

suis allé tuer un chien
vous aurais fait brailler en quatre lignes ou en 140 caractères, c’est certain, mais j’ai gardé ça pour moi, je l’ai juste
juste vécu
j’ai vécu
suis allé tuer un chien que j’aime
c’était un samedi, c’était prévu comme ça, un samedi après-midi, le chien cancéreux, sa masse sanguinolente, ma grosse fille, allez hop dans le coffre, son enthousiasme, les si-tu-savais-ma-belle-où-on-s’en-va, et puis
et puis moi tu-seul dans l’auto avec le chien que j’aime, parce que quand on est le père, on est aussi le traître qui va faire tuer le chien, et puis
et puis moi tu-seul dans l’auto, moi qui braille, qui morve, qui parle tu-seul, qui parle à un chien qui comprend pas pourquoi je braille, je morve, je parle tu-seul, qui comprend pas quand je lui dis si-on-pouvait
quand je lui dis si-on-avait-un-moyen-t’sais-de-te-guérir
quand je lui dis si-on-était-juste-capable-de-te-soigner, juste-capable
quand je lui dis tu-seras-passée-trop-vite-dans-nos-vies-ma-belle-grosse-fille
quand je parle à mon premier chien, celui que je m’en vais faire tuer
j’aurais pu vous en parler, mais j’ai gardé ça pour moi, pour moi pis elle
je l’ai juste vécu
j’ai vécu
l’arrivée au comptoir de l’hôpital vétérinaire qui sent le propre
l’annonce de mes intentions, le moment où ça se passe vraiment, le je-viens-pour-l’euthanasie-de-Soupir
dire son nom, c’était important
je-viens-pour-l’euthanasie-de-Soupir
c’était pour être certain de l’assumer, pour être certain
et puis, après l’annonce des intentions
après l’annonce, la signature: signer sa mort
et le paiement: payer sa mort
et les dernières caresses: la rassurer avant sa mort
et attendre
dans la salle d’attente de l’hôpital vétérinaire qui sent le propre
parce que j’assume mais que ça fait trop mal pour que je lui tienne la patte, trop mal pour que je lui gratte le col
attendre tu seul dans la salle d’attente de l’hôpital vétérinaire qui sent le propre
parce que je veux quand même voir son corps sans vie, me planter cette image dans l’oeil, m’en tatouer la rétine, qu’elle ne me quitte plus jamais
attendre
et voir venir le vétérinaire
dans la salle d’attente de l’hôpital vétérinaire qui sent le propre
son sarrau et sa bouche pleine d’excuses
vous-savez, qu’il m’a dit, vous-savez, il a pris son temps, je-sais-que-c’est-difficile, je-m’excuse-d’en-remettre, je-sais-que-votre-décision-est-prise-et-que-ça-n’a-pas-dû-être-facile
et alors le vétérinaire qui m’explique, qu’il ne l’a pas encore fait, qui m’explique l’évolution externe du cancer, l’éventualité que ce soit, finalement, peut-être, si tout va bien, opérable pour beaucoup moins cher qu’on pensait
l’éventualité que ce soit bénin, finalement

depuis la dernière fois, je –

suis allé tuer un chien que je n’ai pas tué

depuis la dernière fois, j’ai –

pleuré je n’en suis pas sorti indemne, je pense
mais je m’en suis remis

depuis la dernière fois, j’ai –

eu des problèmes d’argent
pas de contrat dans le Temps des Fêtes, c’est normal
mais c’est lourd
sauf que depuis la dernière fois

depuis la dernière fois, j’ai –

eu une bourse du CALQ pour mon prochain roman
elle a pris du temps avant d’arriver, mais quand même
j’ai écrit beaucoup dans ma tête
un peu sur le papier, mais beaucoup dans ma tête, c’est surtout là que ça se passe
certaines choses doivent encore se poser
des choix que je dois faire
des voix qui doivent s’affirmer

d’ici la prochaine fois, j’aurai –

peut-être trouvé


La dernière lettre du Père Noël


Cher Matisse,

Je me souviendrai toujours de l’enfant que tu as été, si calme et si tranquille. Je disais toujours à ma chère Fée des Glaces : «Lui, il est sage avant l’âge, c’est une grande âme!». J’ai toujours su que toute ta vie tu aurais une riche imagination. Jusqu’ici, je ne me suis pas trompé. Il est si beau de te voir écrire comme ton père, inventer de belles histoires d’aventures…

Lors de ta première nuit de Noël, alors que tu n’étais encore qu’un petit bout d’homme, je me souviens que je me suis penché sur ta couchette, dans ta chambre toute jaune, et je t’ai trouvé tellement beau que je suis resté de longues minutes à te regarder. J’ai posé ma main sur ton front et, t’en souviens-tu? Tu as ouvert les yeux, et tu m’as vu. Lorsque tu m’as souri, j’ai su à quel point tu étais un garçon brillant, comme si tu avais dans chaque œil une belle parcelle d’étoile.

Il y a plusieurs années que je t’observe et que je m’informe à ton sujet. Plusieurs pensent que la magie de Noël ne vient qu’en décembre. Quand je te vois créer toutes tes histoires, je sais à quel point la magie est présente dans tout ce que tu fais. Et je suis bien fier de voir que d’autres que moi savent porter cette magie. C’est important. Le monde en a besoin.

Tu es un petit malin, toi. J’ai eu beaucoup de chemin à faire pour te trouver, avec les années. Charny, Saguenay, Québec, même Cuba et maintenant Sainte-Béatrix… Tu m’en as fait voir, du paysage! Mais je suis bien heureux de tout cela. Moi aussi, j’aime beaucoup le voyage et la nouveauté. Je ne serais pas devenu le Père Noël si ce n’était pas le cas, n’est-ce pas?

Aujourd’hui, tu es devenu bien grand. À ton âge, malheureusement, bien des enfants ont cessé de croire en moi, aux lutins, au Pôle Nord… Tu n’es pas obligé de les convaincre de mon existence. Tu sais bien, au fond de toi, ce qui est vrai et ce qui ne l’est pas. Le reste importe peu.

Ce Noël est sans doute le plus important pour toi. Car c’est celui ou tu passes du côté des plus grands. Tu sais, beaucoup d’enfants, chaque année, s’ajoutent à ma longue liste. Mes lutins n’arrivent à fabriquer des cadeaux que pour les plus jeunes, même si parmi les plus grands garçons et les plus grandes filles, il en reste toujours qui seraient assez sages pour mériter leur place sur ma longue liste.

Tu sais, il faut grandir. Parfois c’est triste, mais devenir grand apporte aussi de nombreux avantages dont tu profiteras avec le temps. Tu te rendras compte que tes parents et d’autres encore m’ont beaucoup aidé à vous gâter, ton frère et toi. En passant du côté des grands, tu peux devenir aussi l’un de mes complices, si tu le veux bien. J’aurai sans doute besoin de toi pour que ton frère et les autres enfants continuent de croire à la magie de Noël et à l’importance de l’imagination. Ton aide sera toujours très précieuse pour moi. Comme l’a été l’aide de tes parents, jusque-là.

N’hésite pas à faire sourire les autres enfants pour Noël, à leur raconter des histoires. Même si elles ne sont pas toutes «vraiment vraies», ces histoires, même si tu en inventes quelques-unes… Ce n’est pas si grave. L’important, c’est de rendre les autres heureux. Vraiment, c’est tout ce qui importe. Parce qu’au fond, c’est ça, la magie de Noël.

Cher Matisse, je veux que tu saches que je t’aime très fort, que tu auras toujours une grande place dans mon cœur et dans mes souvenirs. J’ai été très heureux de te connaître, et je le serai d’autant plus si tu acceptes d’être l’un de mes complices.

Passe un très beau Noël avec tes trois gros chiens, ton chat, tes oiseaux, et toute ta famille.

Prends bien soin de toi et de ceux que tu aimes.

Ton Père Noël


Contes inhabituels: Noël en corps


Fallait y être. L’ivresse des belles soirées. Les pantoufles de ma grand-mère sur la petite scène éclairée. Brouhaha, chaleur des entassés.

Bar à pitons, 15 décembre 2012. On m’avait invité pour faire la lecture d’un «conte inhabituel» inédit. Comme souvent, je voulais que ce soit filmé. Comme toujours dans ce cas, j’ai oublié de le demander. N’en restera que le souvenir diffus d’une sacrée belle soirée. Et ce texte de bar que j’avais écrit pour l’occasion. Faute de pouvoir m’entendre en faire la lecture, vous pouvez toujours y jeter un oeil.

Évidemment, c’était un texte écrit expressément pour une lecture publique. Beaucoup de sens passait par ses sonorités. Je vous ai fait grâce de toutes mes notes de lectures, mais vous pouvez p’t'être le lire à voix haute pour mieux l’entendre.

Ah, et au cas où ça chicoterait quelqu’un, je n’ai pas de cousine qui s’appelle Fanny.

Noël en corps

me revois
corps de jeune adolescent
quinze minutes
face à la porte d’en avant chez matante-qui-r’çoit

fait pas trop frette dehors
mais faut bin que je rentre a m’ment d’né

ça va sentir les bottes mouillées, sentir la robine,
sentir sucré aussi
pis la cannelle
sentir la cannelle de ses chandelles
sentir le parfum, celui des matantes pis des grandes occasions

pis ça va sentir gras
gras les ragoûts
gras les pâtés
sentir gras pis l’sucre ajouté
des gâteaux vanillés

y’aura plus de lumières que de coutumes
pas de coins noirs chez matante-qui-r’çoit quand a r’çoit
pas comme quand elle est tu-seule

pis on voudra don’bin me sourire
don-bin que je sois heureux

la famille, c’est gentil
pareil
han…

une fois de temps en temps, être dans son monde
c’est comme chaque fois r’venir au monde
mais c’est sûr que
ça peut être souffrant au passage
v’nir au monde

le passage: la porte
que c’est que j’m’en vas faire là
à cette époque
cette envie de hurler avant de rentrer
cette envie de me plaindre
moman, je voulais pas v’nir
cette envie de
déchirer
moi-même
déchirer de partout où ça veut me rentrer dedans
les gens gentils
les sourires de pleines dents
la famille attroupée
pis matante-qui-r’çoit

c’est Noël encore
faudra bin que j’y aille
Noël en corps
qui me rentre dedans

ça va jouer à s’arracher les cheveux
ça va se courir après
ça va se malmener
ça va se donner des becs
ça va aller, j’imagine
ça va aller

la porte ouvre
c’est matante
matante-qui-r’çoit qui a vu ma face en arrière de son rideau

ah, c’est juste toé? j’me d’mandais bin

juste moi, c’est ça
ça fait qu’y’a moi, mon corps qui rentre,
moi qui me secoue les bottes,
j’ai treize ans pis je pue la cigarette
ma mère va faire semblant
de pas le savoir
a va se tenir loin
pour pas le savoir

on me salue
y fait chaud ‘ci d’dans, sourire de pleines dents
avec tout c’qu’y’a de corps, c’est malaisant
ça r’sue dans les vitres, jusqu’à faire des grands coulisses

les enfants ont fait des dessins dans la buée
une maison, un soleil

à hauteur d’adulte, y’a un pénis
un gros membre turgescent
(j’l’aurais pas dit de même à l’époque
mais depuis
j’ai lu un peu de Victor-Lévy Beaulieu)
y’a un gros membre turgescent
c’est l’œuvre du cousin Fred probablement,
planté à côté,
drette comme un picket
y’a l’air de se demander
qui va s’en rendre compte en premier – clin d’oeil

le sapin, d’un coin du salon, est déjà tout croche
y’est lette, un artificiel, on voit sortir de la broche
à son pied, pas loin d’un ramassis de cadeaux
le corps des cousines installées là
Lysanne à genoux
un peu ronde, la chouchou
s’est enfermée ent’les écouteurs
de son baladeur jaune-étanche
depuis probablement une heure

et pis y’a
le corps de Fanny
Fanny, ça, c’est la belle cousine
t’sais, y’en a toujours une belle dans’ gang
Fanny, quinze ans, que j’ose pas aller voir
Fanny, quinze ans, qui me gêne tout le temps
Fanny, quinze ans, grimée comme une poupée
bin Fanny, quinze ans, a porte encore mal la jupe
c’tu plate : assise en indien, a montre ses bobettes

pas loin de moi, le cousin Fred boit sa frette
encore drette comme un picket
lui’tou watch les bobettes d’la cousine en jupette

au travers des corps, y’a
la table
le buffet
le décor

au bord d’la table
des têtes qui dépassent
les enfants ramassés, poussaillés, bordassés, attriqués, bin peignés, attirés par
LE buffet
les chips surtout
mais pas juste ça

ça goûte la p’tite sauce
ça aime la p’tite sauce
ça r’sauce sa carotte dans la p’tite sauce
la p’tite carotte parfaite, du plat de sauce à la p’tite bouche,
d’la p’tite bouche au plat de sauce
du plat de sauce à la p’tite bouche,
d’la p’tite bouche au plat de sauce
ça en échappe su’a nappe

là, matante-qui-r’çoit dérape

tes microbes, bebé! tes microbes,
voyons donc
on sauce pas deux fois la même carotte dans’ sauce à matante!

le cousin Fred, lubrique et chaudasse, déjà moins drette au bord d’la chaudrée qui sent le poisson, peut pas s’en empêcher :

on s’la sauce même pas une fois, la carotte dans ton plat d’sauce, hein matante!

j’vous l’ai pas dit : matante-qui-r’çoit, est vieille fille

deux-trois mononcles éméchés comprennent l’allusion
rires gras qui viennent du salon

pendant c’temps-là,
bebé baveux
abandonne sa carotte nappée sur la nappe carreautée
pis s’en va s’planter les deux doigts dans le plat d’sauce à matante-qui-r’çoit (celui qui est sur la table, là)
à l’a parlé d’la carotte
m’a l’a pas parlé des doigts

matante-qui-r’çoit est offusquée
par les propos du n’veu fièvreux
a s’en va, probablement pleurer
su’l’bord d’la ch’minée
fait semblant de brasser avec le tisonnier
les bûches noircies qui en finissent pu d’étouffer
c’est d’même qu’a s’sent, matante-qui-r’çoit
mal partie, pas facile à allumer, au bord de s’étouffer
fait p’t’être assez chaud de même, matante – le cousin Fred, a pas fini de s’amuser

ma grand-mère voit rien de tout ça, entend rien de tout ça
à dort dans chambre de matante-qui-r’çoit
est rendue bin qu’trop vieille pour veiller
pauvre grand-mère fatiguée

dans le salon où c’que sont plantées la cheminée
pis la matante éplorée
y’a le corps des mononcles échoués

du plus gros au plus p’tit y’a
Fernand, Richard, Bertrand, Bernard

Fernand c’est : 295 livres de bonheur, yes Madame, le sourire aux lèvres, un gros bol de popcorn entre les deux jambons
ça parle pas, ce Fernand-là, mais ça écoute,
c’était lui le rire gras quand on s’est moqué
de la sauce de matante qui trouvait pas sa carotte à saucer
pour une fois c’était pas lui qui mangeait la volée
faut dire que gros comme il est
le plus souvent, c’est lui qui y a goûté

Richard, lui, c’est une moustache,
une moustache qui pousse depuis le 19 février 1968,
a l’a vingt-trois ans la moustache, betôt vingt-quatre
mériterait un trophée
une moustache avec un homme en-dessous, évidemment
un homme qui prend du poids depuis à peu près la même date
à soir, amas d’bœuf charnu, ça sue et ça dort dans la berçante de matante-qui-r’çoit
la yeule grande ouverte
ça a trop bu, déjà, bin qu’trop bu
c’est d’la viande marinée
faque ça sue, ça dort dans la berçante de matante-qui-r’çoit, ça pue du souffle
c’est le brandy que ç’a apporté

la flasque

depuis que Richard dort, la yeule ouverte
c’est la main de Bertrand qui l’a ramassée
la flasque, ‘était su’l’bord de tomber
la main de Bertrand-le-flanc-mou, grand d’à terre jusque-là, toujours la tête poignée dans le lustrage

ayoye câlisse

Richard y sacre tout le temps de la même façon

ayoye câlisse

quand y s’pète la tête aux poutres
sinon c’est un corps qui s’penche su’l’monde – y peut pas faire autrement

pis y’a le corps de Bernard tassé à côté de tout ça
dans un p’tit coin, entre les coussins
court, nerveux, fermé
un désespéré
Bernard c’est le déjà mort dans sa tête
y’a l’droit d’le croire, y’a l’droit d’être là, on est bin contents
il faut juste pas y parler si on veut pas casser le party

matante-qui-r’çoit
s’essuie le bord du nez
‘retourne dans la cuisine voir ma mère pis ses autres sœurs
ça se met à chanter

ô nuit de paix, sainte nuit

je sais pu quoi faire de ma peau
j’vas m’planter à côté du picket à Fred qui m’tend une bière
je r’garde autour, pas d’mère
j’en ai le goût
je la pogne au goulot
je la cache un peu dans mon coude
au cas qu’a r’soude (la mère)

le plat de chips est fini
les enfants ramassés, poussaillés, bordassés, attriqués, bin peignés mais rendus crottés

bonyenne, ça sait pas manger

les enfants se garrochent dans l’escalier
dans pas longtemps ça va brailler
deux-trois p’tits corps tombés
ou mordus
ou grafignés
ou tordus
me souviens pu

en attendant j’suis planté là
à côté du picket à Fred qui me parle pas
nos yeux vissés dans le même trou de serrure
à l’autre bout du salon

Fanny qui m’fait un sourire
s’étire la patte : a l’sait

bang

la magie de Noël opère
ça me rentre dans l’corps en même temps que le désir
crisse c’est une cousine, mais pareil, c’t’une cousine pas pire

j’prends une autre gorgée
je m’en viens déjà gorlot
tous les muscles du corps bandés
pis c’est là que ma mère sort de la cuisine

qu’est-ce tu fais-là!

je suis gêné
me demande si elle parle de ma bouteille
ou des bobettes de ma belle cousine Fanny
pis là : j’échappe ma bière

me revois
mon corps de jeune adolescent au-dessus du dégât
ça rit gras au salon pis pas rien qu’là, dans toute la maison
Fanny aussi, rit fort

Noël me rentre dans le corps
la magie de Noël,
bin c’est de même que ça finit – tout le reste aussi

jamais r’parlé à ma cousine Fanny


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