Se réveiller…


SE RÉVEILLER sur le caps lock pour se rendre compte que ce n’était pas un cauchemar.
Être assailli par une nuée de colères qui picossent et craillent dans le bruissement des déplumés.

se réveiller en forme de colère
sur le caps lock
dans le rythme du libéralisme à coups de hache
dans l’orage tueur d’espoir
se réveiller noyé d’avance
cigüe politique, à la chaudière dans nos gorges étouffées et serrées
individualisme forcé
à coups de matraque, l’individualisme
pour que ça nous rentre bien dans la tête
dans les yeux
jusqu’à ce que ça nous sue par les pores
individualisme salé
haïr le matin et la nuit d’avant
jusqu’à se lever debout dans un champ de jambettes
où les boucliers sont les tambours
d’enfants qui jouent au soldat
et dans ce rythme harassant de répression scandée
se réveiller dans un cauchemar en caps lock:
devoir annoncer ça à ses fils

annoncer ça
à mes fils

on ne se rend pas compte
avant de l’avoir annoncé à ses fils

pleurer devant eux


À bas les masques


Je reçois ce matin une lettre d’opinion de Victor-Lévy Beaulieu qui prend position contre les agissements des corps de police dans le dossier de la crise étudiante, ainsi que contre le projet de loi du maire Gérald Tremblay pour interdire le port du masque pendant une manifestation sur le territoire de Montréal.

LE FASCISME AU BOUT DE LA MATRAQUE
PAR VICTOR-LÉVY BEAULIEU

«Depuis que les étudiants sont en grève, le pouvoir politique, les autorités policières et les « généraux » des escouades anti-émeute n’ont pas cessé de nous dire quel travail admirable policiers et escouades anti-émeute accomplissent « avec discipline, discernement et sans user de force excessive » », selon les mots mêmes du directeur de la Sûreté du Québec. Sauf quelques exceptions, les journalistes, commentateurs et chroniqueurs se sont rangés du côté de ce qu’ils ont appelé la nécessité de faire respecter la loi et l’ordre quand on vit en démocratie.

On a déjà oublié comment la violence a commencé : par des bidons d’essence soi-disant trouvés par la police devant les maisons de certains ministres, de faux cocktails Molotov lancés à l’intérieur des bureaux du gouvernement et des tas de briques jetés sur les rails du métro de Montréal. Les autorités policières et le pouvoir politique ont immédiatement associé les étudiants à ces actions « terroristes » et promis d’arrêter promptement les coupables de ces actions. Ce qui devrait nous sembler curieux, c’est que les autorités policières sont restés depuis absolument silencieuses là-dessus et, à ma connaissance, aucun journaliste ne s’est inquiété de la chose.

Mais l’effet de ces actions « terroristes » se sont rapidement répandus dans la population, particulièrement auprès des personnes plus ou moins âgées dont les sondages faits auprès d’elles révèlent ceci : les soins de santé et la sécurité à tout prix sont leurs priorités. Dans les foyers et les centres d’accueil qu’ils habitent, les gens préfèrent vivre comme des prisonniers (portes extérieures et intérieures fermées à clés 24 heures par jour, couvre-feu et gardien de sécurité en permanence), de sorte que leur univers est celui d’un camp concentrationnaire. La moindre violence dont ils entendent parler les remplit de terreur.

Aussi faut-il poser la question : les premiers actes de violence commis devant les maisons des ministres, leurs bureaux et dans le métro, de qui sont-ils l’œuvre? Des étudiants, des casseurs ou de la police elle-même? Ça ne serait pas la première fois qu’elle se livrerait ainsi à la provocation dans les conflits syndicaux!

Des dirigeants de la Sûreté du Québec et des escouades anti-émeute ont avoué devant les caméras de télévision que plusieurs de leurs agents avaient infiltré le milieu étudiant, aussi bien dans leurs assemblées que dans leurs manifestations. Posons donc une deuxième question : la première pierre lancée dans une vitrine de magasin l’a été par qui? Il est tout de même curieux qu’avec tous les moyens dont elles disposent, les forces policières n’aient pu remonter à ce premier casseur.

Il est aussi curieux que la Sûreté du Québec et les escouades anti-émeute, qui fichent depuis des années les membres des groupes radicaux, les ont d’abord laissé agir en toute impunité. Doit-on comprendre qu’elles se sont servi d’eux pour mieux avoir recours à une force excessive dans le but d’apeurer aussi bien les manifestants qu’une population qui mange mou et pense mou?

Tandis qu’on nous montrait à la télévision ces terribles images de policiers matraquant sans discernement des étudiants qui ne faisaient que crier des slogans, le directeur de la Sûreté du Québec déclarait que ses policiers et ses escouades anti-émeute « ne faisaient pas un usage excessif de la violence ». Sagement réfugié au quartier-général de ses troupes, ce n’était évidemment pas lui qu’on matraquait!

En regardant ces images et en entendant le directeur de la Sûreté du Québec, je me suis souvenu de ce jour où Maurice « Mom » Boucher a été arrêté. Ce criminel, responsable de plusieurs meurtres (dont ceux d’enfants et de gardiens de prison), est sorti de chez lui, escorté gentiment par des policiers dont certains lui ont même demandé des autographes! Et quand Maurice « Mom » Boucher est monté dans l’auto patrouille, un policier lui a délicatement mis la main sur la tête pour qu’il ne heurte pas le cadre de la portière! Qu’est-il advenu de ces policiers qui ont transgressé le code de la déontologie policière? Je ne crois pas qu’on en ait beaucoup parlé par la suite.

À mon avis, cela est fort éclairant sur notre système policier : quand nos escouades ont affaire à des bandits armés que rien n’arrête, surtout pas l’assassinat, ça file plutôt doux dans les quartiers-généraux de nos casernes! Mais quand on a devant soi de simples étudiants, on peut les gazer, leur lancer à bout portant des grenades assourdissantes, leur tirer au hasard des balles de caoutchouc, les poivrer à trois pieds de distance et les matraquer férocement comme s’ils étaient les pires gangsters qui soient!

À quoi cela tient-il? Pourquoi certains policiers acceptent-ils de faire partie d’une escouade anti-émeute? Comment les choisit-on? Quelle formation leur donne-t-on?

Quand je suis allé vérifier la chose sur le site web de la Sûreté du Québec, une surprise m’attendait : était hors d’usage l’onglet « Pelotons d’intervention », qui est la façon élégante que la SQ a de nommer ses escouades anti-émeute. Le lendemain de la manifestation de Victoriaville, une autre surprise m’attendait : non seulement l’onglet « Pelotons d’intervention » était-il hors d’usage, mais il avait complètement disparu de l’écran radar de la SQ.

Dans une communication faite à l’Université de Montréal sur le Troisième sommet des Amériques (avril 2001), Jean-Pierre Poirier de la Sûreté du Québec nous révèle que l’objectif ultime que l’on vise dans la formation des policiers qui feront partie des escouades anti-émeute est L’EFFICACITÉ (l’emploi des majuscules est de lui). Au fond, peu importe comment on s’y prend, c’est l’efficacité qui prime.

En 2004, le Code criminel du Canada a été réformé, notamment pour encadrer cette fameuse efficacité, autant chez les policiers que chez toute personne ayant autorité dans notre société :

« Il incombe à quiconque dirige l’accomplissement d’un travail ou l’exécution d’une tâche ou est habilité à le faire de prendre les mesures voulues pour éviter qu’il n’en résulte de blessures corporelles pour autrui. »

Malgré les recherches que j’ai entreprises, aucun policier ni aucun membre des escouades anti-émeute n’ont été poursuivis au nom de l’article 217.1 du Code criminel. Est-ce à dire qu’ils n’ont jamais rien à se reprocher? Que pas un seul parmi eux n’abuse du pouvoir qu’il a? Ce sont de bons pères de famille comme nous tous, a déclaré un représentant de la Sûreté du Québec après la manifestation de Victoriaville. De bons pères de famille sans doute, mais pourquoi deviennent-ils membres des escouades anti-émeute? Une première réponse : la paie qui est substantiellement plus élevée que ce qu’ils toucheraient s’ils étaient de simples policiers, et les alléchants bénéfices marginaux qui vont avec. Demandez à ces policiers qui sont leurs héros.

Gandhi? Le Dalaï-lama? Ça serait plutôt Rambo, Terminator, Captain America ou Man of Steel. Psychologiquement, leur entraînement de soldat, nous dit encore Jean-Yves Major, leur apprend « le pur respect des ordres et de la ligne de commandement ». Autrement dit, le policier d’une escouade anti-émeute ne doit pas penser : ça réfléchit mal quand on est costumé et armé comme le sont Terminator et Man of Steel. On aura beau avoir reçu la meilleure des formations, il n’en demeure pas moins que personne ne peut être soldat s’il n’a pas en lui, sous le vernis de son éducation, une violence certaine. Les soldats américains en Irak et en Afghanistan en ont fait la preuve absolue.

Depuis le début de la grève étudiante, les escouades anti-émeute l’ont aussi démontré : faire gicler du poivre de Cayenne en plein visage d’un manifestant qui se tient à quatre pieds de vous vous rend imputable selon l’article 217.1 du Code criminel; être au volant d’une auto patrouille et foncer à toute allure sur un groupe de manifestants (comme cela a été le cas à Victoriaville) vous rend imputable selon l’article 217.1 du Code criminel; lancer à ce point des gaz irritants sur des manifestants qu’on a failli (toujours à Victoriaville) évacuer l’hôtel où se tenait le congrès du Parti libéral, est imputable selon l’article 217.1 du Code criminel; utiliser des bombes assourdissantes et des balles de plastique (jugées trop dangereuses par les Américains, ce qui est tout dire), est imputable aussi selon l’article 217.1 du Code criminel.

Pourtant, à la conférence de presse donnée par la Sûreté du Québec le 15 mai dernier, aucun journaliste n’a fait état de l’article 217.1 du Code criminel. Quant à la Sûreté du Québec, elle a affirmé que les citoyens qui se croyaient lésés par les interventions des escouades anti-émeute pouvaient porter plainte dans le cadre du Code de déontologie policière.  Évidemment, le porte-parole de la SQ a oublié de mentionner le décret 357-2012 du gouvernement du Québec du 4 avril dernier (autre hasard?) qui rend les procédures des plaintes présentées si compliquées et si bureaucratiques qu’il faut être vraiment naïf pour croire qu’un citoyen peut en bout de ligne avoir gain de cause, et d’autant plus que les policiers y sont en même temps juges et parties.

Depuis le début de la grève étudiante (qui est légale, rappelons-le), les média radiophoniques et télévisuels ont fait appel abusivement à tous ces prétendus experts issus des corps policiers qui n’ont cessé de faire l’éloge des escouades anti-émeute. Tous ces prétendus experts ont admis que les organisations étudiantes étaient infiltrées par des espions, qu’on les trouvait aussi au cœur des manifestations, que la majorité des membres des groupes radicaux étaient fichés depuis longtemps. Pourquoi alors les a-t-on laissé agir? Par stratégie? Pour que les manifestations étudiantes déraillent et qu’on puisse faire avaliser par cette grande partie de la population qui mange mou et pense mou toutes les actions de la police et des escouades anti-émeute?

Les sondages nous disent que cette stratégie a été fort efficace. Le dangereux sénateur Boisvenue voudrait qu’Ottawa punisse de dix ans de prison toute personne portant un masque dans une manifestation! L’hystérique maire de Montréal présentera vendredi prochain un « règlement anti masque » qui va interdire à tout manifestant d’avoir le visage couvert, par un masque, une cagoule ou… un simple foulard! L’hystérique maire de Montréal semble encore ignorer que les étudiants se sont mis à porter masques, cagoules et foulards pour assurer leur sécurité face à des escouades anti-émeute qui les poivraient et les gazaient de façon éhontée.

Souvenons-nous qu’au milieu des années 1960, cet autre maire hystérique que fut Jean Drapeau avait fait adopter un règlement anti-manifestations, règlement qui fut jugé anticonstitutionnel, et ne put donc être appliqué. Celui que propose l’hystérique maire de Montréal ne contrevient-il pas à nos chartes des droits et libertés et, bien loin de protéger les citoyens pacifiques, ne donne-t-il pas encore plus de pouvoir arbitraire à un système policier qui en a pourtant déjà trop?

Si ce règlement absurde devait être adopté, je m’engage, au nom de la liberté qui est le gage de la démocratie, à faire tout ce que je pourrai pour mettre en échec une telle initiative, y compris le recours aux tribunaux. J’invite donc toutes celles et tous ceux qui craignent pour l’avenir de notre démocratie à manifester activement leur désaccord. Devant l’injustice, l’iniquité et l’abus du pouvoir, on n’a pas le droit de rester les bras croisés. L’injustice, l’iniquité et l’abus du pouvoir sont les portes qui nous mènent tout droit au fascisme.»

Victor-Lévy Beaulieu


Parfait petit manuel pour recriminaliser l’avortement


Il y a deux ans presque jour pour jour (le 20 mai 2010, alors que le Parti Conservateur était encore à la tête d’un gouvernement minoritaire), j’étais encore rédacteur en chef pour feu Voir Saguenay/Alma, et je publiais cette chronique où je présentais le “Parfait Petit Manuel pour recriminisaliser l’avortement en quatre étapes faciles“.

Ça fait presque mal de voir à quel point j’ai été lucide.

Voter, c’est acheter

Pour nous convaincre de consommer de façon plus responsable, on nous a répété depuis plusieurs années la même marotte: acheter, c’est voter. La première fois qu’on l’entend, celle-là, on la trouve brillante. Puis, on finit par la trouver redondante.

Ça n’empêche pas que c’est vrai. Acheter – que ce soit ou non un produit culturel -, c’est en même temps encourager le vendeur, le producteur, et peut-être le réseau, si l’achat est fait dans un point de service qui est en même temps le maillon d’une grande chaîne s’adonnant à l’intégration verticale.

Il faut aussi admettre que l’argument a une portée réelle. Il responsabilise. Chaque petit geste devient important.

La sagesse populaire disait encore, il n’y a pas si longtemps, que «c’est avec des cennes qu’on fait des piastres». Eh bien voilà, même un achat de quelques sous peut faire la différence, voire contribuer à la richesse de celui qu’on encourage. Parce qu’avec nos cennes, il fait des piastres. Et quand on achète quelque chose de vraiment pas cher, eh bien, on a ce pour quoi on a payé. Ni plus, ni moins.

Nouveau principe

Depuis quelque temps, on comprend mieux un autre principe – en fait, c’est littéralement en train de nous péter dans le front.

Voter, c’est acheter.

Quand on a élu un gouvernement conservateur, même s’il est minoritaire – c’est encore heureux -, il faut bien s’attendre à ce qu’il gouverne en suivant des principes conservateurs. Parce qu’après la pluie le beau temps. Et parce que la nuit suit le jour. Et parce que 1 plus 1 égale toujours 2. Et que le fruit ne tombe jamais loin de l’arbre.

Qu’on ne se surprenne pas, donc, que la droite morale fasse des acrobaties à la une des journaux comme à la colline du Parlement ou devant les cliniques d’avortement. Non plus qu’on se remette à parler d’euthanasie, voire de peine de mort. Quand nous avons voté pour des bleus, nous avons acheté leur discours.

En fait, on se retrouve avec ce pour quoi on a voté. Ni plus, ni moins.

Guider vers la droite

Pour le plaisir et pour réfléchir, voici le Parfait Petit Manuel pour recriminaliser l’avortement en quatre étapes faciles.

1 – Voter

D’abord, vous élisez un candidat conservateur. Je sais, ce n’est pas de bon ton. Le meilleur moyen pour vous prémunir contre le sentiment d’exclusion qui pourrait en découler est de prévoir comment vous pourrez vous justifier de l’avoir fait.

Pas évident, je vous l’accorde. Si vous êtes chanceux, votre candidat conservateur aura été impliqué dans votre milieu, et vous pourrez toujours vous excuser d’avoir voté pour quelqu’un plutôt que pour un parti.

Mais ce que vous devez savoir, surtout, c’est que de toute façon, vous n’êtes pas obligé d’en parler. Faites comme la plupart des gens, et feignez l’ignorance. Il suffit de demander à gauche et à droite, mais surtout à gauche, qui peut bien voter pour le Parti conservateur. Personne ne sait ce qui se passe derrière l’isoloir.

2 – S’asseoir sur un consensus

Une fois que vous avez un élu conservateur qui rutile du haut de son nouveau statut, vous vous assoyez confortablement avec lui sur un apparent consensus. Vous laissez votre dévoué député (qui sera sans doute ministre de quelque chose, faute d’avoir assez de députés élus au Québec) répéter à qui veut bien l’entendre que c’est une évidence, que personne ne veut débattre de l’avortement, qu’il y a un consensus au Canada. Ce genre de chose.

Alors, prenez votre mal en patience. Ne vous fiez pas aux apparences. Votre élu sait ce qu’il fait – vous lui avez d’ailleurs accordé votre vote dans cette optique. En fait, il agit comme ce type qui joue dans les tisons avec une branche en disant «il n’y a pas le feu». Il n’en a pas l’air, mais il est en train d’attiser la braise.

Parce qu’il sait qu’il n’y a jamais eu de véritable consensus social ou politique à ce sujet, sinon celui intervenu entre les juges de la Cour suprême, en 1988, qui invalidait par un jugement l’article 251 du Code criminel – celui qui, justement, criminalisait l’avortement.

Il sait aussi que le Parlement peut encore changer la donne. Par exemple, en reconnaissant des droits au fotus. En 1991, le gouvernement (conservateur) de Mulroney n’avait pas réussi à le faire. Mais la loi C-484, que le gouvernement Harper a réussi à faire adopter en l’absence de plusieurs députés libéraux, accorde un statut juridique au fotus, qui peut dorénavant être considéré comme «victime d’actes criminels». Voilà une bonne chose de faite. Vous approchez de votre but.

3 – Débattre

Donc, votre député sait qu’il n’y a jamais eu de consensus. Et il sait qu’en affirmant le contraire, il incitera les mouvements «pro-vie» à se faire entendre. Un cardinal quelconque, allumé comme la mèche d’un feu d’artifice, se mettra à pétarader un discours rétrograde jusqu’à l’explosion finale, lorsqu’il échappera que même en cas de viol, l’avortement est un crime.

Pleines pages de journaux, ça tournera aussi en boucle dans les réseaux d’information. Les réactions seront vives et nombreuses, on tirera des arguments dans tous les sens, bons ou moins bons.

Peu importe. Une autre étape est passée.

4 – Retour à la chambre

On ne parle pas de la chambre à coucher, ici, mais de la chambre des communes. C’est là que votre gentil député, ministre par dépit, entrera de nouveau dans le portrait. Encouragé par la grogne populaire, il pourra enfin remettre la question de la criminalisation de l’avortement à l’ordre du jour de son agenda, très ouvertement. Parce qu’alors, l’évidence, ce sera qu’il n’y a pas de consensus.

Déjà, ce sera presque chose faite.

Et qui sait, si vous avez suivi toutes les étapes de ce petit guide, vous aurez peut-être gagné votre ciel. Où vous festoierez avec les cardinaux allumés, les députés enflammés.

Mais ce sera sans moi.

 

Vous pouvez lire la chronique dans son contexte original, où elle est étrangement créditée à Joël Martel. Ma mett’ un homme là-d’ssus.


Cher Gabriel


Je sais bien que ce combat te dépasse. Que ce n’est pas seulement le tien, mais celui de dizaines de milliers d’étudiants qui ne sont ni plus beaux, ni plus fins, ni plus intelligents que toi. Je t’ai entendu, j’ai bien compris, contrairement à d’autres à qui tu dois le répéter plus souvent qu’autrement.

Je sais que ce conflit ne devrait pas être personnalisé, tu as bien raison de le répéter. Que les luttes qui sont menées par des petites vedettes de passage ne valent pas celles qui sont tenues par ces masses solidaires et anonymes qui se soudent pour le bien commun. Tu as raison. Vous avez raison.

C’est tout de même à toi que j’ai envie d’écrire, ce soir.

Cher Gabriel.

Parce qu’ils t’ont nommé. Ils te pointent. Ils n’y comprennent vraiment rien, à ce respect que tu gardes pour les étudiants dont tu portes la parole. Engoncés qu’ils sont dans l’armure du vedettariat à cinq cennes qui les fait jubiler de devenir ministres, ils oublient l’essence même de l’engagement politique. Ils sont toute une trâlée de cette génération à l’avoir oublié, on dirait bien.

Alors ils t’ont nommé, te pointent, te crucifieraient presque derrière le trône du Président de leur Assemblée. Comme si on pouvait croire un seul instant que le problème pouvait se résumer à ton nom, comme si le répéter allait permettre de régler le conflit.

C’est pour cette raison que je me permets de te nommer aussi, que je m’adresse à toi personnellement. Parce que tu es ce jeune homme fougueux, ce fervent orateur qu’on apprend à connaître, que je reconnais de tout coeur, mais surtout parce que tu es celui sur lequel ils déversent leur fiel et le suc amère de leur incompréhension.

La vérité, c’est que ça leur fait peur de voir un p’tit gars comme toi, un p’tit cul de 21 ans, capable de leur tenir tête, sans broncher. Et si ça leur fout la chiasse à ce point, c’est parce que toi et les tiens, vous incarnez leur pire cauchemar: ils voient à quel point l’éducation peut être dangereuse pour le socle où ils se boulonnent à la queue leu leu, d’une élection à l’autre. C’est justement ça le plus beau:  tu n’es pas le seul. J’ai tâté un peu de vos manifestations, juste assez pour vous trouver beaux, pour être fier de vous autres – tu excuseras, j’espère, ce ton sans doute trop paternaliste, mais c’est ça que je ressens. De la fierté. Ça doit venir de cette passion qui vous anime. De la profondeur de votre réflexion. Et du respect que vous avez les uns pour les autres. Vous faites plaisir à voir. Et vous redonnez confiance dans l’avenir.

Voilà, je voulais juste te rappeler que tu n’es pas tout seul. Qu’il n’y a pas que les étudiants de ton association avec toi. C’est sûr que je suis juste un petit écrivain caché dans le fond du bois, ma voix ne vaut pas plus que celle d’un autre. Mais ma voix, sans le savoir, tu la portes aussi, quand tu prends la parole. Vous le faites tous, quand vous sortez dans la rue.

Si tu veux bien être mon porte-parole aussi, juste pour un instant, dis aux tiens à quel point je vous trouve beaux de vous tenir debout. Vous donnez le goût d’en faire autant. Je ne sais pas ce que vous gagnerez, ce que vous perdrez, à la fin de ce conflit. Vous ne vous en sortirez sans doute pas indemnes. Mais eux non plus, ne s’en sortiront pas indemnes.

Et qu’importe ce qu’ils diront, vous allez changer le Québec. Vous êtes déjà en train de le faire.Vous êtes nos fils, nos filles à tous. Et vous changez le monde.

Gabriel, des fois, j’ai peur pour toi. Je t’ai vu fatigué, fustigé, menacé, rester toujours impassible. Sauf que derrière ce calme remarquable, je vois encore un jeune homme. Et je pense souvent à ce jeune homme. Fais attention à toi.

J’ai peur aussi pour les autres. Pour Martine, pour Léo, bien sûr, mais pour ces milliers d’autres qui restent anonymes, à chanter dans la rue, à tenir le fort de notre démocratie, à se faire gazer, matraquer, bousculer, crier des insultes. J’ai peur de me réveiller demain matin sur le cadavre d’un de nos enfants. Ce serait la pire tragédie qui soit.

Faites attention à vous autres. Ce n’est qu’un combat. Il y en aura d’autres. Le monde aura encore besoin de vous.

Bien à toi, cher Gabriel. Et à demain.

À demain.

 

Jean-François Caron
écrivain

 


22 avril – les dispersés


aujourd’hui dispersés mais debout
tous nos coeurs qui marchent
sur Montréal et ailleurs
sur l’inconscience
sur cette élite, ses amis,
sur ces voyous qui piétinent nos valeurs

aujourd’hui dispersés mais debout
tous nos esprits qui marchent
sur les chemins pavés du sang séché
de ceux qui ont marché avant
contre le vent, le souffle, les coups, les boucliers
contre l’intimidation, la perversion
contre l’asservissement
contre l’igorance
dispersés mais debout
aujourd’hui tous nos coeurs qui marchent
sur un même tout

et

tandis que marchent
mes pieds dans la gadoue du Nord
loin des vôtres sur le pavé sec et battu
ici la tête dans la colère des ignorés
je crie
chaque mot comme poing haut levé
pour qu’ici aussi

pour qu’ici aussi
les attroupés du Nord
puissent encore clamer
la colère qui les fouette

je crie
chaque mot comme poing haut levé
marchons

je crie
marchons devant eux
marchons-leur dans la face
qu’ils sachent que nous ne sommes pas à genoux
marchons et crions
qu’ils entendent l’impuissance de leurs coups
sur nos esprits libérés
et la passion que nous souffrons
sur la voie de cette liberté

 

Jean-François Caron
écrivain


Je condamne


je condamne

la violence, l’intimidation
aussi le vandalisme
vous voulez que je les condamne, Madame,
je les condamne

je condamne

19 avril, Université du Québec en Outaouais. Un étudiant matraqué est soigné par d'autres étudiants. (source: facebook, Jeff Macaron)

les matraques, le poivre dans les yeux
les grenades assourdissantes
l’intimidation armée
le rudoiement
l’encerclement
cette intimidation
et je condamne
les menottes aux poignets de nos enfants
de leurs professeurs
de leurs sympathisants
le sang sur leur front
les larmes dans leurs yeux
les cris dans leurs gorges

et je condamne

les violences financières
l’usurpation singulière
le réflexe de détournement
de « ceux qui volent avec leur plume »
qui se masquent de leurs tours
ceux que le poivre n’atteint jamais
oui, je condamne
l’atteinte par intérêt
par profits collatéraux
le vol par l’évasion
des impassibles maîtres du jeu
de l’économie fiction

je condamne

les discours insensibles
la discrimination classiale
la valorisation de l’inculture

je condamne

la corruption, la malversation, la collusion

et je condamne

la violence
de l’entêtement assumé, l’ignorance dirigée
celle-là même qui fonde le chaos

je condamne
le mensonge, le salissage
des écraseurs de conscience
des dé-penseurs
des brûleurs de fierté
des étouffeurs de générations

vous voulez que je condamne, Madame,
je le fais
je condamne
tout ce qui est condamnable
je le condamne

faites de même, Madame,
faites de même

Jean-François Caron
écrivain


De nouveau, les lettres d’octobre


Malade.

Pas de cachette: je suis malade. Rien de bien grave, mais long un peu à rétablir, disons. On m’a donné un quelconque narcotique pour endormir la douleur – et le gars avec, lui qui supporte mal ce genre de choses.

Quand tu es malade, tu t’attends à trouver le bonheur dans : un bouillon qui te replace l’estomac; plus jeune, ta mère qui se penche sur toi et pose sa main fraîche sur ton front, pas tant pour savoir si tu es fiévreux que pour te faire sentir qu’elle est là pour toi; plus vieux, ta blonde qui vient doucement se blottir contre ton dos pendant la nuit, qui arrive à te faire du bien même en dormant. C’est vrai que c’est quelque chose comme du bonheur, y’a pas à dire. Ma blonde pis tout le reste.

Me revois hier soir, avachi sur le divan comme je l’ai trop été depuis 8 jours. Je venais de m’enfiler la médecine prévue, et les vapes commençaient à me prendre enfin la tête pour faire disparaître mon corps dans l’arrière-monde. Rien à voir avec le bonheur, ça c’était juste du soulagement. C’est après qu’il est venu, le bonheur. Coup de téléphone comme un coup de théâtre : il s’agit de cette délicieuse comédienne, Marie-Joanne Boucher, que le Grand Texte a fait se pointer dans ce chapitre de ma vie. Je me perds un peu dans ce que je lui ai répondu, mais le résultat est le même. Samedi soir, en ouverture d’un spectacle bénéfice du PQ, au coeur du petit village de Sainte-Béatrix, elle lira mes Lettres d’octobre. En introduction des Charbonniers de l’enfer.

C’est un peu ça le bonheur. Quand le monde a l’air de se concentrer sur le nombril de ce corps qui te fait mal, que t’arrives plus à penser à autre chose qu’à toi, même avec beaucoup de volonté. Mais que le téléphone te rappelle qu’il y a quelque chose comme un pays qui attend de venir. Pis que tu peux peut-être faire quelque chose, toi aussi.

T’sais, t’avais dit quelque chose de même, justement, dans tes lettres d’octobre. (Pour ceux qui voudraient se souvenir des lettres et qui ne seront pas au village ce samedi, je les reproduis plus bas.)

Ma plus grande tristesse, c’est que je ne serai pas présent pour assister à l’événement. Mais c’est pour un autre grand bonheur. Je dois me rendre à Chicoutimi pour le festival Mots et merveilles et mon lancement saguenéen de Rose Brouillard, le film où je dois faire moi-même des lectures publiques.

Les Lettres d’octobre

5 octobre 2009

Damir, mon petit lion du Nord,

Tu m’as entendu te le dire, ou le dire dans ton dos, derrière toi, tourné vers ta mère. C’est peut-être lui qui va nous faire un pays. Je l’ai répété souvent. Une petite phrase lancée comme ça, sans prétention, sans vouloir faire de pression. Tu n’as que deux ans. Tu as le temps d’apprendre…

Mais t’es un p’tit gars tellement fort. Quand tu liras ça, peut-être que tu l’auras oublié. Peut-être cette cicatrice sur ton thorax ne voudra plus dire grand chose. Pour moi elle restera la marque de ton caractère, l’exemple à suivre, le symbole de tous ces combats pour lesquels je devrai me tenir debout afin de faire honneur au courage dont tu as fait preuve.

Aujourd’hui, je le dis avec légèreté. Nous sommes passés au travers, toi le premier. Les deux premières années de ton existence, tu les as consacrées à te battre pour survivre. Pour survivre pour vrai. Rien à voir avec notre langue, notre culture ou une quelconque prétention populaire… Je parle de ta vie.

Il y a un an, tu te faisais opérer à coeur ouvert. Le lendemain, tu étais debout dans ta couchette chromée d’hôpital, tu te démenais comme un beau diable pour tenter de faire tomber les barreaux qui te contraignaient à ton carré de matelas.

Tu es passé au travers. T’en souviens-tu? Tu es passé au travers. Maintenant, t’es un petit bonhomme droit comme un mât, effronté, indomptable. Et ça me rend fier. Vraiment fier.

Aujourd’hui, t’es une tornade, tu as ce caractère bouillant que je n’ai jamais eu. Tu ne t’en laisses imposer par personne, et même si nous tenons notre bout, tu es déjà revendicateur, enflammé, intenable. C’est pour ça que souvent, quand d’un côté je joue mon rôle de père et  que je contiens tes sautes d’humeur, je me tourne vers ta mère et lui répète la même phrase, toujours la même: C’est peut-être lui qui va nous faire un pays…

Si j’ai senti le besoin de t’en parler, c’est que je me suis rendu compte récemment que cette petite phrase était troublante. J’ai compris que si je la répéte tellement souvent, c’est peut-être que j’ai abdiqué, déjà. Pourtant, si je ferme ma gueule, même toi, tu ne le verras pas ton pays. Même avec ton caractère de chiot conquérant. Même avec tes rugissements de lion du Nord. Même avec ton tempérament bouillant, ton énergie inépuisable…

J’ai compris que jouer mon rôle de père, c’est aussi suivre les traces de ceux qui ont été mes propres pères. Comme eux autres, il faut que je me lève.

Si je veux que tu le vois ce pays, je ne dois pas me taire. Si je veux que tu le vives ce pays, je dois faire ma part. Si je veux que ce soit toi qui nous fasses un pays, il faut que je prépare le terrain.

Tu sais, je vous aime plus que tout, ton frère et toi. Vous êtes déjà un peu ma part pour ce pays-là. Mais ma responsabilité ne s’est pas éteinte avec votre naissance. Je voulais que tu saches, Damir, que je suivrai ton exemple. Comme toi, mes cicatrices seront signes de courage. Comme toi, je me relèverai, et ferai tout pour que tombent les barreaux qui me retiennent.  Et j’en sortirai tempête. On n’aura jamais vu pire bourrasque. Et peut-être que quelqu’un, quelque part, se dira C’est peut-être lui qui nous fera un pays.

Demain je pars pour la guerre / Avec mon grand chien qui aboie / Des cailloux plein ma gibecière / Et à mon côté gauche le droit.

Damir, quand tu te lèveras demain – je n’en doute pas – j’espère que j’aurai laissé quelques traces derrière moi qui pourront te donner le goût d’avancer. Et si ton frère, le calme après la tempête, trouve les mots pour faire loi, et s’il sait rêver assez pour donner une nouvelle dimension à notre combat, je serai le plus choyé des pères.

À demain, fils. À demain.

29 octobre 2009

Fiston, mon p’tit lion du Nord,

J’ai eu envie de te dire. Te dire encore. Le ciel est tellement bleu quand la neige est blanche. Il n’y a qu’en octobre que ça peut arriver. Quand on ne l’a pas encore souillée. Quand on sait qu’elle fondra avant d’être sale.

Le ciel est tellement bleu quand la neige est blanche. C’est ce que je me disais en te voyant partir avec ton petit bagage à l’épaule en soufflant des nuages autour de toi. Tu t’arrêtais à chaque pas pour gratter le sol de tes petits doigts. Tu t’en es mis plein la bouche, tu en as lancé devant toi, tu en as piétiné d’excitation. Et je t’ai trouvé beau.

C’est comme ça que je le vois sans qu’il existe, ce pays que je veux pour toi. C’est un enfant excité, fragile, à qui tout peut arriver. Un enfant que j’ai envie de voir grandir, de voir exister, pour vrai. J’ai peur, parfois, qu’on l’abandonne avant, cet enfant fougueux, dans les traces de ses parents, quelque part sur un sentier nival.

Toi, je ne te laisserai pas tomber. Mon p’tit lion du Nord. Je te laisserai grandir et avancer, je te laisserai manger de la neige, lancer des glaçons, sous un ciel plus bleu que d’ordinaire. Mais je ne te laisserai pas tomber.

Avance. Fais tes traces, toi aussi. Un chemin vers le haut, toujours vers le haut, jusque tout en haut de la côte. Peut-être que c’est moi qui suivrai tes traces. Là où le ciel est encore plus bleu quand la neige est blanche.

Merci, mon p’tit lion du Nord. Je passe une belle journée.


Poète en danger


Ça sent la chicane dans la maison. Pas d’école pour les gars: voilà que règne un calme tout à fait relatif pour travailler.Entre les commentaires à venir de la directrice littéraire de La Peuplade (à propos de mon prochain roman, Rose Brouillard, le film) et les différents projets qui me quêtent leur part d’attention, je ne sais de toute façon plus où donner de la tête.

Eh puis, je suis encore perdu quelque part au Saguenay. J’y suis allé faire un tour pour bruncher avec les écrivains membres de l’APES (Association professionnelle des écrivains de la Sagamie), la dernière fin de semaine. Sur le chemin du retour, les danseuses de poudre m’ont ébloui: ça se bougeait tempête pour m’en mettre plein la vue. Ces moments de solitude comme il y en a d’autres. De ceux qui absorbent. Ce temps, disparu entre Chicoutimi et Sainte-Béatrix.

Je n’ai presque pas écrit sur la route. C’est rare.

Généralement, je grafigne des phrases toutes croches et des mots disparates sur les quelques pages d’un cahier. Résultat: j’y retrouve des palimpsestes de paragraphes au plomb et à l’encre où des vers du prochain recueil s’emmêlent avec des phrases vouées à quelque fiction, parmi des épaisseurs de pensées diverses, de mots empilés et tortillés.

avant l’approche
murailles serties
de tessons où se déchirent les projecteurs
de barbelés pour saigner les lumières
murailles à retraverser

toujours
refaire à rebours
pour se souvenir du chemin
de tout le chemin
- et des mots
parmi les morts tillés

les barbares liés
aux points qui empêchent
les phrases les textes
de révéler
encore
de révéler

ce qu’il y a de souffert
.

Je n’ai presque pas écrit, sur la route.

La radio allumée pour rien me rabâchait les mêmes nouvelles que je n’avais pas écoutées plus tôt, qui me faisaient l’écho d’une indicible/ininscriptible expérience. Même en augmentant le volume, c’était vain. La lectrice de nouvelles de Radio-Canada criait pour rien pendant ses parenthèses. L’animateur de l’émission régulière en défaisait autant, détricotant le sens de ses interventions en s’époumonant malgré lui. Je le sentais presque impatient, à mesure, presque exaspéré, presque se disant “il va finir par comprendre quelque chose, une phrase, qu’importe”, alors que je tournais la roulette qui lui donnait plus forte intonation, qui lui donnait de la puissance au souffle.

Le silence aurait été pareil. C’était entre moi et moi qu’avait eu lieu le décrochage.

J’étais: absent, seulement.

J’étais: sans aucune concentration possible, pris en-dehors de l’habitacle, dans le vide du paysage qui se déchirait pour me saler la vue. Et même lorsqu’il s’est calmé, le paysage, j’étais encore dedans, proche de ce vide que nous sommes tous. Eh merde, ce vide. Là où je me retrouve.

Je n’ai presque pas écrit, sur la route. Pourtant, c’est là que j’en étais le plus près. De l’écriture.

Je sais que j’y arriverai. À effacer le point qui empêche la phrase de révéler. Cette souffrance, ce souffert par le monde que je veux vivre et partager.
Que je sois poète en danger.

Ça sent la chicane dans la maison. Les gars sont tranquilles, pourtant. C’est entre moi et moi que ça se passe. C’est toujours ainsi.


Une bouteille de pinot


Je viens d’ouvrir une excellente bouteille de rouge, vous voulez goûter?

Cet après-midi, nous sommes allés patiner, toute la famille. C’était la première fois pour mon plus jeune, même la première fois que nous faisions ça avec le plus vieux, en fait, même s’il était déjà allé par lui-même avec des amis. C’était un très beau moment à partager. Nous en avons vraiment profité, tout le monde ensemble.

C’est sûr qu’au cours des dernières semaines, j’ai été moins disponible pour mes gars. J’ai beaucoup travaillé sur mon nouveau roman. Jour et nuit, en fait. Mon éditeur voulait pouvoir le lire pendant le temps des Fêtes. Quand un éditeur te dit ça, tu te forces un peu, quand même… Il se montre intéressé à peut-être le publier au printemps. On verra. Quand il l’aura lu.

Je me disais, aujourd’hui: me semble que ma vie va être vide, maintenant que le roman est terminé. Ça fait deux ans que je travaille dessus, . C’est sûr que j’ai quelques idées pour un autre, mais tant que celui-là n’est pas publié, il est un peu hasardeux de me lancer dans un nouveau. Il faudra que je le relise, que j’apporte des corrections… Bref, je n’aurai pas la tête au suivant tant que celui-là ne sera pas sous presse.

En revenant de l’aréna, on est arrêtés à notre casier postal. Une enveloppe en provenance du Conseil des arts et des lettres du Québec. En septembre, j’avais fait une demande de bourse pour un nouveau projet de recueil de poésie. Dans l’enveloppe, c’était clair que j’avais une réponse.

La lettre cachetée coincée sous la cuisse, nous avons fait un petit détour sur le rang. L’amoureuse de mon histoire était allée marcher avec les chiens pendant la semaine. Le paysage est à couper le souffle, elle avait bien raison. Il y a là des montagnes insoupçonnées…

En arrivant, il fallait encore partir une petite braise. Les -13 degrés centigrades dehors tenaient  notre vieille maison dans leur étau: fallait redonner un coup de chaleur. Et tandis que ma blonde faisait semblant de ne pas être trop intriguée, et tandis que les enfants avaient commencé à se courir après dans la salle à manger, j’ai attrapé l’enveloppe entre le pouce et l’index et suis allé me cacher dans le salon assombri par l’après-midi sans soleil.

J’ai décacheté.

Je l’ai eue. Une nouvelle bourse. Pour écrire un recueil de poésie. Qui me permettra de rester à la maison pour me consacrer à l’écriture. Plusieurs mois encore.

Je suis retourné à la S.A.Q. du village. Me suis acheté une excellente bouteille de pinot noir. Que je viens d’ouvrir.

Vous n’êtes pas là. Mais c’est comme si vous y étiez pour y goûter aussi.


Avant le Jack Side Jazz Band


Je pense: depuis le début, nous savons qu’il s’agit d’un laboratoire théâtral.
Je pense plus loin: dans un laboratoire, tout peut arriver de découvertes surprenantes, d’obstacles imprévus, de fumeuses explosions, de succès inespérés.

Voilà: c’est là que nous sommes rendus. Un imprévu nous oblige à reporter la présentation publique de Pendant le Jack Side Jazz Band, ce laboratoire théâtral autour de mon roman Nos échoueries, jusqu’au printemps prochain.

À moins d’un pépin important, tous les collaborateurs actuels se sont montrés intéressés à poursuivre l’aventure malgré le délai. C’est pour moi une équipe de rêve, vraiment. Luc Perron au conte (!), Pascal Beaulieu à l’environnement sonore, la délicieuse chanteuse et artiste de la performance Sara Létourneau ainsi que le slameur et poète Étienne Provencher-Rousseau au jeu… et bien sûr, ma chère Josée Laporte, la belle, la grande, la convaincante, la passionnée, Josée Laporte, à la mise en espace. C’est très flatteur pour l’ego d’un auteur de voir tout ce beau monde travailler autour de ses mots. Différer la présentation du projet au printemps, ça fait que… eh bien… J’aurai l’ego flatté plus longtemps!

Ce n’est donc que partie remise… Pendant ce temps, je continuerai de voir comment peut évoluer le texte. J’ai leur corps plein la tête quand je relis tout ça. Et c’est beau, et ça goûte bon, et je m’emballe.

J’aurai hâte au printemps. J’en profite d’ici là.


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